Imago

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Version papier (indisponible)
Parution : avril 2011
Édition Syros, collection Soon
Conception couverture : Pépito Lopez
246 pages

Depuis un mystérieux cataclysme, le peuple K’awil vit retiré du monde, au cœur d’une montagne tout en labyrinthes et en jeux de lumière, protégé des regards par une jungle luxuriante. Dans cette société composée de sept clans aux prérogatives bien définies, ce sont les femmes qui règnent en maîtres.
Parce que sa sœur vient de mourir, tuée par un K’tioni, monstrueux tigre aux dents de sabre, la jeune Neï se voit investie d’une lourde mission : c’est à elle qu’il revient de prendre en charge le bébé de sa sœur, une petite fille tout juste née et, surtout, elle est désormais pressentie pour devenir la chef du clan des armuriers.
Alors qu’elle s’apprête à passer son imago, le rite de passage des K’awils pour devenir adulte, Neï découvre que les T’surs, les hommes blancs, se sont introduits sur le territoire de son peuple, rompant un pacte conclu des décennies plus tôt.

Les sélections de prix :
  • Prix des Jeunes lecteurs de Seyne-sur-mer 2014
  • Prix TSR (Télévision Suisse Romande) Littérature Ados 2012
  • Prix littéraire d’Onet à Lire 2012Prix LATULU (Maine et Loire) 2012
  • Prix des MFR de Maine et Loire 2013
  • Prix des Collégiens de la ville de Vannes 2012/2013

Avis

Quelques avis sur Babelio

“Dans un récit court, Nathalie Le Gendre arrive à aborder de nombreux sujets : le passage de l’adolescence à l’âge adulte, le deuil, l’amour, le retour à la nature, la paternité, … Difficile d’aborder plus en détail l’histoire sans en révéler des secrets, ce qui gâcherait à coup sûr votre plaisir…” Fantastinet

“Entre science-fiction et fantasy, « Imago » est un roman intelligent, profondément humain, ouvrant notre regard sur une autre société. À l’occasion, Nathalie Le Gendre n’hésite pas à déstabiliser le lecteur pour qu’il s’interroge sur d’autres croyances, sur ce que la nature peut apporter.” Yozone

“Lire de la science-fiction écrite par une femme, c’est souvent/toujours un vrai bonheur. Non contente de mettre au point une histoire inventive et à rebondissements, Nathalie Le Gendre compose de beaux portraits – féminins comme masculins, d’ailleurs -, crée des émotions de toutes sortes, des relations familiales complexes, et prend le temps d’exploiter cette jolie matière, de la faire évoluer quitte d’ailleurs à sacrifier quelques personnages.” Les Riches Heures de Fantasia

“Au final, le roman reste très bien écrit, très réfléchi et bien construit. Je sens d’instinct que ce roman en appelle un autre, le point de vue de l’autre peuple, qui a basé sa foi sur la technologie et pense avoir trouvé le traitement pour la jeunesse éternelle…” (Nathalie Le Gendre : Bon instinct, ce livre en attend un autre Jeunesse Eternelle) Suspends ton vol

“Une jolie découverte, à lire si vous voulez vous perdre dans un monde nouveau et inconnu et dans une jolie histoire pendant quelques heures. (…) c’était une vraiment une très bonne surprise, je ne m’attendais pas à aimer autant. L’univers est vraiment étonnant, cette vie « d’amour et d’eau fraiche » si j’osais dire, en totale communion avec la nature m’a vraiment plu. L’histoire se passe dans le futur, alors qu’on se croirait dans le passé avant la découverte de l’Amérique par exemple, mêlé à du préhistorique avec des animaux disparus.
C’est vraiment très bien écrit, ça se lit tout seul car la plume de l’auteure est très fluide.” Les Chroniques d’Oriane

“J’ai aimé la construction de ce roman, le travail de l’auteur est excellent. Elle a réussi à m’embarquer aux côtés de Neï alors que je me méfiais de sa grand-mère et de la vieille sorcière Ix Chel. En fin de compte, cette société régit par des femmes m’a plu. Énorme coup de cœur pour la couverture, qui correspond très bien au roman.” Les Lectures de Kik

“Nathalie Le Gendre nous livre ici un texte de SF sensible, intelligent et profondément humaniste.” Catherine Gentile, Ricochet


LECTURE GRATUITE

Pour commencer, je vous invite à consulter la liste des personnages principaux qui ont des noms particuliers, ainsi que l’organisation du peuple K’awil :

Neï, fille de Yon (petite-fille de Luv’ku)

Shin, fille de Yon (sœur de Neï et petite-fille de Luv’ku)

Sih, fille de Shin

Luv’ku, fille de Yon’ku, chef du clan des armuriers (mère de Yon, grand-mère de Neï et de Shin)

Ix Chel, fille de Yaj’mum, sorcière du clan des armuriers

Eam, fille de Rok’atz, deviendra la sœur d’adoption de Neï

Jynx, ami d’enfance de Neï

Tep, époux d’Eam

Voltàn, père de Shin et de Neï

Les sept clans du peuple K’awil

Clan des armuriers – chef : Luv’ku

Clan des agriculteurs – chef : Lik

Clan des chasseurs/guerriers – chef : Nyo

Clan des tanneurs – chef : Daj

Clan des souffleurs de verre – chef : Yun

Clan des tailleurs d’obsidienne – chef : Bij

Clan des scribes – chef : Aru

Prologue

– Dun, arrête-toi un peu, souffla Shin, les deux mains cramponnées sur son ventre tendu.

Dun rebroussa chemin pour rejoindre sa femme qui s’était assise sur une roche plate. Il lui tamponna le front avant de dégager la gourde de peau de sous son vêtement. Il en but une gorgée et la tendit à Shin qui s’humidifia juste les lèvres.

– Je ne vais pas pouvoir continuer longtemps… avoua-t-elle.

Son visage se crispa sous la douleur. Elle tenta de respirer calmement, sans succès. Dun s’installa dans son dos pour qu’elle puisse s’appuyer sur ses jambes. Doucement, il lui massa les épaules et la nuque.

– Merci, murmura Shin.

– C’est encore loin ?

– Encore dix minutes de marche, mais les contractions sont trop rapprochées. J’ai besoin de me poser pour me concentrer sur la naissance de…

Une contraction plus violente que les précédentes empêcha Shin de poursuivre sa phrase. Elle se mordit la lèvre inférieure jusqu’au sang.

– Non… Il faut que je trouve le courage de continuer, réussit-elle enfin à articuler. Le bébé doit avoir pour première demeure un lieu préservé par les esprits. La grotte du W’amu est un endroit fort.

Shin abandonna sa tête contre les cuisses nues de son mari.

– Je peux aussi construire un abri ici même. Un abri dans lequel tu pourras invoquer les esprits pour le protéger, proposa-t-il.

Le visage de Shin se rembrunit.

– Non, refusa-t-elle vivement.

– Mais pourquoi tiens-tu absolument à aller dans cette grotte ?

Elle haussa les épaules, l’air gênée.

– Dis-moi, insista son mari.

– De bonnes ondes s’en dégagent.

Dun fronça les sourcils puis sourit tendrement.

– Très bien, accepta-t-il. Va pour cette grotte où tu puises les ressources indispensables à ton art. Je vais te porter et, s’il le faut, je m’arrêterai à chaque contraction.

Il se pencha pour soulever sa femme mais suspendit son mouvement.

– Un instant… Tu m’assures que le W’amu n’y est pas ?

– Je te le promets. Il ne sera de retour qu’au déclin du soleil.

Shin soupira de bien-être en se retrouvant dans les bras puissants de son mari. Elle nicha sa tête au creux de son cou, où elle savoura le musc de sa peau. Elle se laissa bercer par les longues foulées de Dun, ainsi que par sa respiration régulière sur laquelle elle calqua la sienne pour se relaxer. Étrangement, les contractions qui suivirent furent moins douloureuses.

D’une voix apaisée, elle le guida sur le chemin qui menait à la grotte du gardien de la montagne Sacrée, le W’amu. Seules les sorcières du peuple K’awil avaient accès à l’intérieur de cette montagne, même si elles ne s’y rendaient que très rarement. Mais aucune n’avait, comme Shin, un contact direct avec le gardien.

– Voici la grotte aux écailles. Pose-moi ici, dit-elle en désignant de l’index un petit carré d’herbe.

Délicatement, Dun s’exécuta.

Shin inspecta l’endroit. Aucun danger. Juste une douce paix enveloppant le paysage qui s’étendait sous ses yeux. Dun détacha la lanière de cuir qui barrait ses larges épaules et tira une couverture en peau souple et soyeuse, décorée de fils de soie, qu’il déroula en l’étalant sur le sol, au seuil de la grotte.

– Installe-toi, l’invita-t-il.

Shin ne se le fit pas dire deux fois, alors qu’une contraction durcissait son ventre. Elle haleta, s’accroupit, les deux mains bien à plat sur ses genoux.

– Il était temps, fit-elle remarquer alors qu’un liquide chaud inondait ses cuisses pour maculer la couverture.

Dun sortit le poignard de son fourreau. De son pouce, il en apprécia le tranchant, puis le posa près de sa femme.

– Encore combien de temps ? demanda-t-il.

Shin haussa les épaules.

– Peut-être une heure. À peine.

– J’ai le temps de fabriquer un lit de transport.

– Non. Nous dormirons ici cette nuit.

– Mais le W’amu ?

– J’ai découvert plusieurs autres grottes dans le prolongement de celle-ci. Quand le bébé sera né, il nous restera assez de temps pour préparer notre foyer provisoire dans l’une d’elles.

Dun scruta le visage de sa femme.

– Raconte-moi.

Une intense complicité unissait le couple, aussi Shin ne fut pas étonnée par la perspicacité de son mari.

– La caverne la plus éloignée respire étrangement, comme si les esprits se disputaient constamment avec une force inconnue… et…

– Et ? l’encouragea Dun.

Shin esquissa une grimace.

– Les T’surs y sont venus.

Dun serra les dents.

– Je déteste les T’surs. Ce ne sont que des âmes perdues sans aucun respect pour notre Mère Nature ! Ils détruisent tout ce qu’ils touchent sans se soucier des conséquences, massacrent les animaux, dépouillent la Terre et ne vénèrent pas leurs morts !

Comme à bout de souffle, Dun se tut un instant.

– Comment sais-tu qu’ils sont venus dans cette grotte ? ajouta-t-il enfin.

– J’ai trouvé plusieurs objets qui ne nous appartiennent pas. Et aussi…

– C’est inquiétant, l’interrompit Dun, sous le choc de la nouvelle. Il faudra en parler à ta mère. Elle demandera certainement à Ix Chel de jeter un sort pour interdire aux T’surs l’accès à la montagne Sacrée. Si ces Blancs revenaient, la tranquillité de notre peuple serait à jamais compromise. La jungle qui entoure la montagne Sacrée ne serait plus qu’une faible protection.

Shin souffla et ses doigts serrèrent ceux de Dun. La contraction passée, elle fixa son mari.

– Calme-toi. J’ai autre chose à partager avec toi.

Shin lui tendit un carré souple et plat représentant l’image d’un couple.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un objet magique sans aucun doute. Regarde, la femme est une T’sur.

– L’homme à ses côtés ressemble à un K’awil ! s’exclama son époux.

– C’est Voltàn, mon père…

Les yeux écarquillés, Dun détailla le visage de Shin, à la recherche du moindre signe de moquerie.

– Tu es sérieuse ?

– Je le reconnaîtrais entre tous.

– Mais il est parti lorsque tu étais bébé !

– Non, j’avais quatre ans. Neï, elle, avait à peine quelques mois…

Dun se raidit soudain.

– Que se passe-t-il ? s’inquiéta Shin.

– Je sens une présence, chuchota-t-il en scrutant les alentours.

– Sans autorisation, aucune personne de notre peuple n’empiéterait ni sur mon domaine ni sur notre intimité. C’est contre nos coutumes.

Elle eut à peine fini sa phrase qu’elle entendit un hurlement sinistre.

Dun s’écroula sur le sol.

– DUN ! s’égosilla Shin.

Mais avant qu’elle réalise d’où provenait le danger, elle bascula brutalement en arrière. Elle eut juste le temps de discerner une forme sombre à l’haleine nauséabonde qui se penchait sur elle, puis une violente douleur lui vrilla la gorge.

Tout devint noir.

Tapi derrière un buisson, Tep avait tout vu mais n’avait pas bougé d’un pouce pour sauver le couple. Il aurait pu. Au moins essayer, même si tout s’était passé trop vite.

Il avait assisté à la scène comme fasciné, incapable d’esquisser le moindre mouvement.

Oui, de sa cachette, il avait vu le K’tioni, ce fauve difforme aux dents de sabre, s’approcher.

Oui, il aurait pu crier pour prévenir Dun.

Ou encore, se jeter sur le monstre, poignard à la main.

Ou prendre son arc et encocher une flèche.

Mais il n’avait rien fait de tout cela. Non.

Maintenant, il hésitait sur la conduite à tenir : sauver le bébé encore dans le ventre refroidissant de sa mère ou l’abandonner à la sauvagerie du monstre et sauver sa propre peau.

Le K’tioni, ce fauve agressif et redoutable qui avait tranché la gorge du jeune couple, n’avait apparemment pas détecté la présence de Tep. Il se faufilait entre deux rochers, s’éloignant des deux corps qui reposaient maintenant pour l’éternité.

Tep se secoua. Que Dun et Shin soient morts était une chose, mais il y avait un fond de culpabilité chez lui qui lui dictait de protéger l’enfant à naître.

Un fond de culpabilité… ou plutôt l’intérêt de prouver sa bonne foi auprès du peuple K’awil ?

Mais qu’avait-il à se reprocher ? À part le fait de se trouver dans un endroit sacré où, lui, simple agriculteur, qui plus est un homme, n’avait pas le droit de se rendre…

Quoi qu’il en soit, il devait agir vite car un K’tioni n’abandonnait jamais sa nourriture. Il allait revenir. Tep sortit de sa cachette et s’approcha, sur le qui-vive, des cadavres, le poignard à la main. Il contempla le tableau mortuaire quelques secondes, puis, du bout du pied, tâta le ventre tendu de Shin. Il était très dur. À l’intérieur, le bébé bougea. Tep se pencha et d’un geste précis entailla la chair pour libérer le nouveau-né qu’il attrapa par le pied. Il trancha le cordon ombilical et posa sans ménagement le bébé sur le cadavre de sa mère.

Tep ne se soucia pas tout de suite de l’enfant, son attention attirée par le carré souple qui se trouvait toujours entre les doigts de Shin. Il se baissa pour détailler cette chose colorée qui l’intriguait. Il n’avait pas entendu la conversation entre Shin et Dun, mais il se doutait de son importance. Il s’en saisit brusquement et le glissa dans sa tunique.

Au même instant, le nouveau-né émit un couinement qui se transforma en pleurs.

Tep s’intéressa enfin au bébé gesticulant et son expression renfrognée changea du tout au tout lorsqu’il aperçut son sexe.

– Une fille ! s’exclama-t-il au comble de l’excitation.

Excitation de courte durée car les pleurs du nouveau-né furent atténués par des hurlements provenant de la forêt.

Des hurlements sinistres.

De ceux qui vous glacent les sangs et vous hérissent les poils.

– Vas-tu te taire, maudite ! grinça-t-il à l’attention du bébé.

Soudain, une pierre lui tomba sur le crâne, accompagnée par un grondement rauque.

Tep leva les yeux.

Installé sur la corniche au-dessus de la grotte du W’amu, le K’tioni le toisait. Un autre, plus petit, arrivait sur sa droite. Une femelle, sans nul doute.

Leurs dents luisaient de bave.

Tep pointa son poignard en avant.

– Vous avez suffisamment de nourriture avec ces deux cadavres ! menaça-t-il. Je ne vous laisserai pas ce bébé en guise de dessert !

Prudemment, il esquissa quelques pas sur sa droite pour s’éloigner du nouveau-né, puis se campa fermement sur ses jambes. Le premier K’tioni, le mâle donc, grogna, se ramassa sur lui-même et, d’un formidable bond, se retrouva aux pieds de Tep. Sans attendre, ce dernier frappa de toutes ses forces. Un coup terrible sur la nuque du fauve, qui, surpris, vacilla.

Alors que le mâle recouvrait ses esprits et que la fureur étincelait dans ses yeux jaunes, Tep attaqua une seconde fois et plongea son poignard dans la gorge du K’tioni qui s’effondra en soufflant son haleine fétide dans l’air pur de la montagne Sacrée.

La femelle rugit et sauta près du cadavre de Shin sur lequel le nouveau-né vagissait toujours en gesticulant.

Doués d’une certaine intelligence, ces fauves percevaient d’instinct ce qui était précieux pour leurs adversaires.

Malheureusement, Tep était trop loin pour intervenir et, s’il tentait une quelconque approche, la femelle égorgerait le bébé d’un seul coup de ses longues griffes.

Tep délogea lentement son deuxième poignard de son fourreau et, d’un geste précis, le lança sur la K’tioni. La lame se ficha dans la hanche du fauve qui se penchait déjà au-dessus du nouveau-né.

La femelle se raidit. Le sang coulait abondamment de la blessure profonde. Elle jaugea son adversaire, puis la petite forme gesticulante qui s’égosillait à pleins poumons sur le cadavre de sa mère.

Tep dégainait déjà sa dernière lame. Il leva de nouveau le bras mais, au lieu de lancer son arme, il se mit soudainement à hurler.

Un long hurlement guttural, féroce et impressionnant.

La femelle K’tioni fit un pas en arrière et rugit à son tour, plus sous la douleur de la blessure provoquée par son mouvement que pour effrayer son adversaire.

Tep avança précautionneusement tandis que le fauve tentait d’ôter la lame incrustée dans sa chair meurtrie avec des coups de patte désespérés, tout en tournant sur lui-même. Arrivé près du bébé, il se baissa sans perdre la femelle K’tioni des yeux, prit délicatement le petit corps fragile et se redressa.

Le fauve, voyant sa proie lui échapper, donna un dernier coup de patte sur le poignard fiché dans son corps, qui se brisa net, grogna puis décampa en boitant.

Hors de danger, Tep esquissa un sourire victorieux. Ses yeux trahissaient une fierté sans nom. Il analysa la situation d’un rapide coup d’œil. Le K’tioni mort devait être éloigné d’ici, sinon il attirerait les charognes qui s’occuperaient ensuite des cadavres humains. Bien que Tep ne portât pas Dun et Shin dans son cœur, le couple avait tout de même droit à une cérémonie d’adieu décente pour lui permettre de voyager en toute sérénité dans le monde antérieur. Le monde de Xibalba.

Tep reposa le nouveau-né sur le corps sans vie de sa mère, puis il traîna le K’tioni déjà raide le long du chemin qui descendait la montagne. Là, un précipice déboulait sur une végétation dense et sombre. Il fit basculer le fauve qui dévala la pente dans un nuage de poussière.

Il construisit rapidement un travois grâce auquel il descendrait les cadavres de Shin et de Dun jusqu’au carrefour des Trois Esprits. car il n’avait pas le droit de se trouver si près de la grotte du Gardien de la montagne Sacrée, aussi allait-il devoir mentir.

Il fit deux voyages pour descendre les corps.

Enfin, satisfait, Tep se frotta les mains, puis les passa sur son front moite. Il pouvait rentrer à la montagne du Soleil, retrouver son clan.

***

Ix Chel jeta une bûche dans le feu qui crépita, puis elle s’accroupit et se balança d’avant en arrière, le regard perdu dans les flammes renaissantes.

– Que cherches-tu à me dire ? marmonna à l’adresse de la flambée la vieille sorcière du clan des armuriers du peuple K’awil.

Elle cracha et se redressa en grimaçant de douleur. Ses articulations rouillées lui rappelaient son âge avancé. Dans une tasse en terre, elle versa un peu d’eau fraîche. Elle en but une gorgée avant d’y ajouter une pincée d’un mélange de diverses plantes séchées et pilées qu’elle touilla avec son index. De nouveau près du feu, elle posa la tasse sur une pierre chaude puis s’installa en rassemblant ses fourrures les plus épaisses autour d’elle. Elle logea sa pipe entre ses lèvres et l’alluma en tétant énergiquement. Une fumée bleue roula jusqu’au plafond et s’étala en un épais nuage. La vieille sorcière avait fermé la trappe d’évacuation pour être entourée de cette brume odorante. Elle attendit quelques minutes puis la rouvrit juste ce qu’il fallait pour qu’un peu d’air frais s’infiltre à l’intérieur de sa caverne.

Elle attrapa sa tasse tiède et avala son contenu d’un coup. Le breuvage nappa ses muqueuses d’une douceur sucrée avant de glisser dans son estomac. Il se propagea rapidement dans son sang, lui procurant un vertige. Les effets n’allaient pas tarder. Son corps se refroidirait vite, aussi elle s’enveloppa de ses peaux soyeuses malgré la chaleur ambiante.

Les flammes baissaient en intensité. Bientôt ne resteraient que des braises rougeoyantes qui onduleraient de chaleur et hésiteraient à s’éteindre totalement. Pour le moment, le feu se brouillait, laissant parfois apparaître d’étranges visages peints en blanc.

Ix Chel tira une dernière bouffée de sa pipe, souffla la fumée sur ces visions encore éphémères et incertaines, et la posa sur une pierre plate. Elle se laissa envahir par l’effet du tabac mélangé aux herbes à visions. Ses doigts serrèrent la première fourrure contre son torse.

Les flammes crépitèrent.

La vieille sorcière ferma les yeux, la respiration lente, mais mesurée. Son esprit se détacha de son corps et s’évada par l’aération entrouverte. Il vola un instant au hasard et se retrouva soudain au cœur de la montagne Sacrée.

Un lieu sombre et silencieux.

Aucune vie humaine.

Elle ne capta que les esprits des Anciens, qui avaient façonné la montagne Sacrée, et celui de son gardien, le W’amu, apparu mystérieusement un peu plus de trente ans auparavant.

Une étrange lueur se mit à briller dans le noir. Une lueur rouge qui palpitait tel un cœur à l’air libre. Le cœur grossit jusqu’à atteindre la taille d’un adulte puis se multiplia.

Ix Chel frissonna.

Ces lueurs rouges symbolisaient des étrangers.

Puis une autre lueur apparut.

Blanche.

Vibrante.

Un K’awil !

La vieille sorcière se figea.

Voltàn ! Cette lueur blanche appartenait bien à Voltàn.

Ix Chel en fut déroutée. Des étrangers et Voltàn se trouvaient au cœur de la montagne Sacrée ? Elle n’y comprenait rien.

La sorcière secoua la tête, déboussolée.

La lueur blanche s’intensifia puis disparut.

Tout était de nouveau sombre.

L’esprit de Ix Chel réintégra son corps.

Elle ouvrit les yeux, regardant sans les voir les braises qui chuchotaient en mourant, les pensées tournées vers sa vision.

Elle se recroquevilla dans ses fourrures, tel un fœtus dans le ventre de sa mère. Quand elle ne comprenait pas immédiatement ce qu’elle voyait, elle se trouvait soudain bien plus vieille. Pourquoi Voltàn reviendrait-il ? Il était parti, il y avait plus de seize ans, à la mort de son épouse, Yon, pour le monde des T’surs, laissant Shin et Neï derrière lui à la charge de Luv’ku, leur grand-mère maternelle. Et qui étaient ces étrangers avec lui ? Des T’surs ?

Ix Chel grimaça. Non, décidément, cette fois elle avait du mal à interpréter sa vision. Mais une chose était certaine. Cela ne présageait rien de bon. Des événements allaient perturber la tribu. Très prochainement.

La vieille sorcière sentit ses paupières se fermer. Elle résista au sommeil qui l’arrachait à sa conscience. Elle voulait comprendre.

Alors elle résista…

Résista…

Résista encore…

Et sombra.

Chapitre 1

De loin, la montagne du Soleil où avait élu domicile le peuple K’awil ne trahissait aucun indice de vie. Une montagne ordinaire composée de terrasses et de cavernes, dont les parois striées offraient des teintes variées, du mauve au rose ou de l’ocre orangé à l’ocre brun. Mais une fois sur le seuil des premières grottes, on découvrait dans les profondeurs un lieu féerique tout en labyrinthes et en lumière. Le cœur de la montagne du Soleil était baigné d’une luminosité constante grâce aux patchworks d’obsidienne qui tapissaient les parois à certains endroits stratégiques. Ces miroirs minéraux reflétaient à la fois les rayons du soleil qui se faufilaient par des failles et les nombreux foyers entretenus sans relâche pour chasser l’humidité permanente.

Un des sept clans constituant le peuple K’awil, le clan des agriculteurs, se secouait des derniers voiles de sommeil. Le soleil effleurait à peine l’est que déjà des hommes, des femmes et même des enfants, supervisés par leur chef, Lik, s’activaient pour les ultimes préparatifs en vue de leur déménagement au camp d’été. Des pots s’entassaient, parfois en équilibre, ainsi que des vêtements, de la nourriture, des jarres d’eau. Tout ce dont chacun avait besoin pour le voyage et les six longs mois à venir loin de la montagne du Soleil.

L’effervescence enflait petit à petit et un bruit sourd, tel un bourdonnement, se répercutait sur les parois jusqu’à atteindre le foyer du clan de Luv’ku, le clan des armuriers, perturbant le sommeil de Neï.

La jeune fille grogna de mécontentement. Elle se tourna vers la roche et remonta la fourrure jusque sur son front.

– Tttttt, debout, paresseuse !

La couverture vola.

– Grand-mère ! Rends-moi ma couverture ! s’indigna Neï.

– Aurais-tu oublié qu’il te reste beaucoup de choses à préparer pour ton départ avec le clan de Lik ?

– Laisse-moi dormir encore un peu, supplia Neï. Je ne suis rentrée qu’hier soir et, pour la première fois depuis des jours, je peux enfin me reposer.

Elle se frotta les paupières encore alourdies de sommeil et ajouta en ronchonnant :

– J’ai passé quatre lunes à étudier l’écriture dans le clan d’Aru et deux autres à manier les armes dans le clan de Nyo.

– N’essaie pas de m’amadouer, jeune fille, gronda la voix rocailleuse. Shin n’est pas là et je dois veiller à ce que ton départ se déroule comme prévu.

À l’évocation de sa sœur, Neï se réveilla tout à fait et s’agenouilla sur sa couche.

– Tu crois que le bébé est arrivé ?

Luv’ku sourit, mais ne répondit pas.

– File te laver et reviens vite que je te coiffe.

Neï enfila sa tunique aussi brune que son épiderme et partit en maugréant. Elle traversa le clan de Daj, le clan des tanneurs, où elle inspira profondément l’odeur particulière des peaux, puis le clan de Yun, celui des souffleurs de verre, où une chaleur étouffante lui rougit le front, mais elle resta un moment à s’émerveiller devant les femmes qui façonnaient le verre avec une incroyable dextérité. La jeune fille les quitta à contrecœur. Une fois à l’extérieur, elle cligna des yeux sous la lumière vive et respira, en souriant, l’air déjà tiède du printemps. Elle contourna le groupe des élèves du clan de Bij, le clan des tailleurs d’obsidienne, qui écoutaient attentivement l’explication sur le processus de la taille de ce minéral d’un noir profond. À l’entrée de la montagne vivait le clan de Nyo, le clan des chasseurs et des guerriers, tandis qu’au plus profond des cavernes se tenait celui d’Aru, le clan des scribes.

Les sept clans qui composaient le peuple K’awil possédaient chacun une spécialité, mais chaque membre devait être polyvalent, tout particulièrement les hommes qui évoluaient dans cette société matrilinéaire[1]. Dès qu’ils s’unissaient, ils intégraient le clan de leur épouse et devaient donc s’adapter à n’importe quel foyer.

Neï trotta sur la corniche qui séparait les maisons troglodytes du vide, puis descendit jusqu’à la petite cascade qui dévalait vers un arbre tordu dont les racines baignaient dans une piscine naturelle. Là, elle s’aspergea le visage, se frotta la nuque, les bras et les pieds – sa peau très mate luisait sous le soleil déjà puissant –, puis lissa ses cheveux vers l’arrière. Elle n’avait qu’une hâte : achever la dernière étape de l’Argynnis, le rite du papillon, qui lui permettrait d’entrer dans le monde des adultes, et ne plus avoir à enrouler sa chevelure sur sa tête en une savante coiffure. Cet ultime rite s’appelait l’imago.

Enfin propre, Neï se redressa. Elle fixa un instant le paysage. Des montagnes arides à perte de vue. Mais derrière la montagne du Soleil, à l’est, au bout de quelques heures de marche, après avoir contourné une partie de la montagne Sacrée, se cachait une étendue verdoyante bordée par un fleuve-serpent et protégée par la muraille de la forêt : le camp d’été où s’installerait le clan de Lik, clan des agriculteurs, pour six mois, afin d’y cultiver les céréales nécessaires pour l’hiver.

La jeune fille respira un grand coup et rebroussa chemin.

– Neï ! Presse-toi un peu ! héla sa grand-mère.

Neï courut la rejoindre et s’assit à même le sol. Luv’ku démêla la longue chevelure aussi noire que le charbon.

– J’aurais bien aimé voir ma sœur avant de partir.

– Ta sœur ou le bébé ?

– Les deux… Mais oui, surtout le bébé, avoua Neï. Quand je le verrai, il aura déjà près de six mois.

– Non, Shin te rejoindra dans trois mois, quand son bébé sera en mesure de voyager.

Neï haussa les épaules.

– Quelque chose d’autre te tracasse et tu n’oses pas me le dire, fit remarquer Luv’ku.

La jeune fille hésita un instant et se lança :

– Je trouve stupide d’apprendre l’agriculture !

– Nous y sommes donc, gloussa sa grand-mère. Tu sais très bien que tu n’y vas pas que pour ça, voyons. Ix Chel doit remplacer la sorcière du clan de Lik au camp d’été. La pauvre, après sa chute, ne peut pas accomplir un tel voyage. Et comme ton imago approche, seule la sorcière de ton clan peut être à tes côtés pour t’aider à franchir cette dernière étape, qui fera de toi une femme.

– Au moins, Jynx sera là lui aussi pour la cérémonie d’acceptation ! dit Neï, alors que les battements de son cœur s’accéléraient soudain.

Elle ressentait pour le jeune homme, adopté par Luv’ku à la mort de ses parents, une profonde tendresse. Elle le considérait comme son frère et une intense complicité les unissait. Absent depuis plusieurs semaines pour accomplir son imago, Jynx lui manquait terriblement.

Neï secoua la tête pour chasser ces pensées. Les coquillages tintèrent et s’entrechoquèrent contre les os et les bois qui ornaient sa coiffure. Quelques plumes lui chatouillèrent les joues.

– Je commence par quoi ? demanda-t-elle en se levant.

– Par le petit déjeuner. On ne travaille pas le ventre vide.

La jeune fille regarda tendrement sa grand-mère, toujours soucieuse du bien-être de ceux qui l’entouraient. Elle fila vers le renfoncement de la caverne où elle trouva une poignée de pignons de pin et une autre de baies séchées qu’elle enfourna dans ses poches. Elle prit aussi une galette de maïs qu’elle dévora.

– Che chuis prête, dit-elle, la bouche pleine.

– Alors rassemble tes affaires et va aider le clan de Lik. Ensuite, viens m’embrasser. Oust !

Neï s’activa auprès de ceux avec qui elle allait apprendre l’agriculture. Dah, fille de Lik, une jeune femme à peine plus âgée qu’elle, la guida avec beaucoup de patience. Le temps passa très vite et lorsque, en milieu de matinée, Lik donna le signal du départ, plus rien ne traînait dans les grottes du clan.

Une femme, un bébé accroché à son sein, se présenta devant la chef, l’air soucieux.

– Tep n’est pas rentré de sa chasse d’hier… annonça-t-elle.

Lik afficha un visage agacé.

– Eam, nous ne pouvons retarder notre marche. Ton époux nous rejoindra. Il faudra lui rappeler qu’il est agriculteur et non chasseur !

La jeune femme voulut protester mais se tut finalement devant l’air sévère de la chef.

Neï observa Eam du coin de l’œil. Sa soumission l’exaspérait, aussi elle détourna son attention. Elle alla embrasser Luv’ku, mit son sac de peau en bandoulière, cala ses outils sous le bras et suivit les hommes et les femmes qui transportaient une montagne d’ustensiles sur leur dos, tandis que les enfants se partageaient l’eau et la nourriture.

Il fallut tout d’abord traverser l’intérieur de la montagne du Soleil, dont les grottes inhabitées, aux roches rondes et harmonieuses, dénuées d’obsidienne, étaient striées par l’érosion. S’infiltrant par des crevasses, la lumière du soleil y créait des camaïeux d’ocre rouge, tels des drapages suspendus. Après une heure de marche souterraine, ils débouchèrent sur le versant nord-est de la montagne. Le plus dur restait à faire. Escalader, descendre des chemins abrupts, contourner par le sud la montagne Sacrée, traverser une partie de la forêt et enfin arriver au bord du fleuve-serpent.

Ce trajet pénible était une vraie promenade pour Neï. Agile, elle sautait et courait malgré son fardeau. Heureuse de se dépenser enfin, elle en profitait aussi pour s’isoler. D’autant que c’était son dernier voyage en tant qu’enfant. Quand elle reviendrait, elle serait adulte. Sauf si elle échouait à la dernière étape de l’Argynnis… Neï se mordit l’intérieur des joues. J’ai réussi la première étape, la nymphose, pourquoi raterais-je l’imago ? Je réussirai. Point !

Pour évacuer ses doutes de son esprit, Neï s’arrêta un moment face au paysage grandiose qui l’entourait.

Au sud-est, des plateaux et des pics s’étendaient à perte de vue dans un désert semi-aride.

Derrière elle s’élevait la montagne Sacrée, en forme de casquette géante retournée, cerclée en partie par la dense forêt qui protégeait le peuple K’awil de toute invasion.

À l’est ondulait le fleuve-serpent, baptisé par la tribu le fleuve Émeraude. Ses rives s’ornaient de verdure tendre, et il s’étalait devant ce monde désertique telle une oasis. Les champs encore en jachère qui le bordaient égayaient les pieds des hauts plateaux arides.

Un petit paradis qui procurait au clan baies, gibier et récoltes de céréales indispensables à l’hiver rigoureux passé dans les habitations troglodytiques.

Après six heures de marche, le clan de Lik était arrivé sur les rives du fleuve Émeraude. Des cabanes les jalonnaient, faites de pierres, d’argile et de branchages, et pourvues de larges terrasses sur lesquelles le clan se réunissait pour travailler ou discuter. Le camp d’été était délimité par de nombreuses fleurs-soleil, plantées régulièrement en un arc de cercle parfait, dont les tiges étaient hautes comme un enfant de dix ans. À la tombée de la nuit, elles restituaient la lumière du soleil emmagasinée dans la journée. Le savoir combiné du clan des souffleurs de verre pour le cœur de la fleur et de celui des tailleurs d’obsidienne pour les pétales avait créé cette ingénieuse invention qui fascinait Neï depuis toute petite.

Avisant l’atelier de sa sœur Shin, où celle-ci confectionnait ses lames et ses pointes de flèche, la jeune fille s’y précipita. Elle y dormirait tout le temps de son apprentissage. Avant que la nuit ne s’installe, elle s’occupa de nettoyer les lieux, puis rangea les affaires qu’elle avait emportées.

Neï finissait de disposer les couvertures de peau sur la natte lorsque Luv’ku pénétra dans la hutte.

– Grand-mère ! s’exclama la jeune fille. Que fais-tu ici ?

Voyant le visage blême de la vieille femme et les plis autour de sa bouche plus profonds que d’habitude, Neï se raidit. Luv’ku s’approcha en titubant, puis tendit les bras en les ouvrant largement.

– Tep est arrivé peu de temps après votre départ, dit-elle alors d’une voix chevrotante. Il nous a annoncé une très mauvaise nouvelle.

Neï resta de marbre, attendant d’autres explications qui ne venaient pas. Sa grand-mère baissa les bras et s’arrêta à deux mètres d’elle.

– C’est le bébé ? interrogea Neï d’une voix tremblante.

Mutique, Luv’ku baissa les yeux. Deux larmes s’écrasèrent sur sa tunique blanche. Elle fit subitement demi-tour pour sortir de l’atelier, puis revint avec un paquet gesticulant qu’elle déposa dans les bras de la jeune fille.

– Voilà ta petite nièce, Sih.

Neï fronça les sourcils. Luv’ku ne lui laissa pas le temps de poser une question :

– Ta sœur et Dun sont morts. Tep a découvert leurs corps au carrefour des Trois Esprits.

Neï tenta d’avaler sa salive, mais son larynx semblait avoir gonflé d’un coup et elle s’étrangla. Les couleurs s’évaporaient de son visage. Le bébé se mit à pleurer, la ramenant à la réalité. Des rides de tristesse strièrent son front. Luv’ku lui tendit la main. Elle s’y accrocha, tel un naufragé à sa bouée.

– Comment sont-ils morts ?

– Un K’tioni.

– Où sont-ils ?

– Tep les a traînés dans une grotte pour ne pas qu’un autre fauve les dévore, mais il ne pouvait pas les ramener tout seul. Un groupe est parti les chercher pour la cérémonie d’adieu.

Neï posa les yeux sur sa petite nièce qui pleurait toujours, le visage rouge.

– Qui va la nourrir ?

– Je ne sais pas encore. Elle doit rester près de toi ; dans le clan de Lik, plusieurs femmes ayant des bébés pourront lui donner le sein.

– Ce qui veut dire que Sih sera adoptée…

Luv’ku soupira.

– Jusqu’à son sevrage, oui. Ensuite, tu pourras t’en occuper. Je suis désolée, ma chérie. Nous n’avons pas le choix, c’est la coutume de notre peuple, ajouta-t-elle en voyant le visage chagriné de sa petite-fille.

Elle se tut un instant, puis reprit :

– Le foyer de ta sœur te revient.

La jeune fille regarda la vieille femme, ses yeux se voilant d’un flot de larmes qu’elle essuya rageusement. Sans ménagement, elle rendit le bébé à sa grand-mère et attrapa son arc avec la ferme intention de quitter le camp et de s’isoler quelques heures.

– Non, Neï… Tu ne peux pas partir maintenant, la retint Luv’ku. La cérémonie d’adieu doit se faire cette nuit. Ensuite, il faudra que je retourne à la montagne du Soleil.

Neï serra si fortement les mâchoires que ses dents grincèrent. Elle avait tant besoin d’être seule pour supporter son chagrin.

Chapitre 2

Dans la fosse creusée à cet effet, au centre du camp, un brasier gigantesque s’élevait. Les femmes s’affairaient autour de récipients de terre larges et creux, dans lesquels elles disposaient divers légumes qui agrémenteraient le repas cérémoniel, tandis que les hommes les plaçaient aux abords du feu pour les maintenir au chaud.

Neï regardait tout ce remue-ménage, comme détachée. Dah, fille de Lik, avait bien tenté de la consoler, mais elle avait vite abandonné face à son mutisme.

Les corps des défunts, lavés et préparés avec soin, étaient installés sur une énorme pierre plate. Neï les avait longuement embrassés, suppliant les esprits pour qu’ils se réveillent, mais leur peau durcie et glacée par la mort lui avait finalement ôté tout espoir.

Personne ne toucherait aux corps tant que la jeune fille ne donnerait pas son autorisation. Aussi une certaine impatience régnait autour du feu.

– Mon enfant, murmura Luv’ku en posant sa main sur la tête de sa petite-fille, il est temps, sinon leur esprit risque de s’envoler pour toujours.

– Je sais, grand-mère, mais c’est la dernière fois que je les vois…

– Oui, je comprends. Comprends à ton tour qu’ils seront toujours en toi.

Neï tenta de sourire. Sourire qui se transforma en grimace.

– C’est injuste…

– Je suis d’accord avec toi, mon enfant.

– Tu ne peux pas comprendre, lança soudain Neï, moi je n’ai ni père ni mère… et maintenant, je n’ai même plus de sœur ! ajouta-t-elle dans un souffle.

– Crois-tu que je ne souffre pas d’avoir perdu ma fille Yon et aujourd’hui ma petite-fille ? rappela sa grand-mère.

– Pardon…

– Et je suis là, moi…

Neï ouvrit puis referma la bouche : Tep, uni à Eam, fille du clan de Lik, s’approchait. La jeune fille n’avait jamais compris pourquoi elle trouvait cet homme antipathique alors que beaucoup l’admiraient. Elle le voyait fourbe, hypocrite et intéressé. D’instinct, depuis toute petite, Neï s’en était méfiée. Elle faisait tout pour l’éviter. D’ailleurs, sa sœur ne concluait jamais d’affaire avec lui. Ou rarement, pour des pointes de qualité.

Ce soir, Neï le trouvait encore plus mielleux qu’à l’accoutumée. Elle secoua la tête intérieurement. La souffrance d’avoir perdu Shin et Dun faussait ses perceptions. Lui aussi devait souffrir d’avoir fait cette affreuse découverte. Elle se composa alors un visage avenant pour ne pas le froisser.

– Je suis profondément désolé, commença Tep, les yeux rivés sur ses pieds. Ta sœur était si… exceptionnelle ! Je perds des êtres chers.

Luv’ku haussa un sourcil. Neï frémit. Qu’est-ce qu’il racontait ? Il n’y avait aucun lien entre eux !

– Eam propose de s’occuper du bébé… jusqu’à son sevrage, bien entendu. Notre fils n’a que six mois et elle a encore du lait.

Tep inspira longuement avant de poursuivre :

– Eam se fait un devoir de prendre Sih en charge tant que tu le désires.

Neï avait envie de hurler qu’elle refusait. Jamais sa petite nièce n’irait dans son foyer !

– C’est une très bonne idée et un bon geste de la part d’Eam, accepta Luv’ku, au grand désarroi de sa petite-fille. Sih sera très bien en compagnie de ton fils.

L’homme sourit.

– Nous évoquerons ta proposition lors du prochain conseil. Pour l’heure, occupons-nous de la cérémonie d’adieu, ajouta Luv’ku.

Elle embrassa sa petite-fille sur le front et entraîna Tep à sa suite. Neï les suivit du regard jusqu’à les perdre de vue, puis elle s’éloigna des deux corps sans vie, signifiant ainsi au clan qu’elle en autorisait la découpe. Elle respira profondément en levant la tête vers les étoiles, le cœur lourd et les yeux voilés de larmes. Il lui restait une bonne heure devant elle avant la cérémonie d’adieu. Juste le temps d’exécuter le rituel de purification pour accepter l’esprit de sa sœur. Jamais elle n’avait eu à le faire, mais sa grand-mère lui en avait enseigné les rudiments, ainsi que les plantes à utiliser.

Elle traversa le camp en traînant les pieds. L’obscurité ne l’effrayait pas, bien que la nuit ait enveloppé le paysage d’un linceul noir, appuyant encore un peu plus sur sa douleur. La hutte de purification se trouvait à quelques mètres, mais Neï eut l’impression de marcher des heures, et evant la tenture qui servait de porte, elle hésita un court moment puis se décida à entrer.

Tout était prêt.

Le feu crépitait et une odeur suave flottait, s’accrochant à ses cheveux qu’elle avait eu exceptionnellement le droit de détacher.

Neï s’installa en tailleur sur une peau, après avoir ôté ses vêtements. Elle fixa les flammes qui dansaient et apportaient un semblant de vie sur les roches autour d’elle. Comme dans un rêve, elle se laissa guider par les souvenirs logés au fond de sa mémoire. Sa main se posa sur le récipient de terre à ses côtés. Ses doigts fouillèrent pour en sortir une pincée de feuilles séchées qu’elle logea sous sa langue. Sa salive augmenta immédiatement. Elle l’avala par petites gorgées. Puis, avec précaution, elle extirpa cinq pierres du foyer pour les asperger d’eau. Une vapeur dense s’éleva, parfumant l’intérieur.

Neï toussa en se frottant les paupières. Elle chanta à voix basse. Une simple litanie répétitive. Il lui semblait que les murs se mettaient à onduler. La jeune fille sourit, détendue. Elle s’allongea sur le dos, les bras sur sa menue poitrine, ses cheveux recouvrant son ventre. Elle attendit que les esprits la soulagent du poids de la tristesse pour qu’elle puisse assister au banquet sans flancher. Après cela, elle pourrait donner libre cours à son chagrin.

Elle ferma les yeux.

Confiante.

Une goutte d’eau tomba sur son front. Vivement, elle se redressa. Les flammes avaient laissé place aux braises rougeoyantes.

Combien de temps était-elle restée ainsi ?

Elle sonda son cœur. Il était aussi léger qu’une plume.

C’était bon signe. Neï se rhabilla et quitta la hutte en pressant le pas. Elle voulait embrasser sa petite nièce avant d’assister à la cérémonie d’adieu. En arrivant devant la porte du foyer d’Eam, elle frappa trois coups.

– Oui ? répondit une voix douce.

– C’est Neï… Je voulais…

– Entre.

La jeune fille referma doucement la porte derrière elle, mais resta immobile, ne sachant quelle attitude adopter. Eam était assise sur une fourrure et tenait Sih contre son sein.

– Viens près de moi, invita-t-elle. Elle finit de téter.

Neï s’agenouilla près de la nourrice et quand ses yeux se posèrent sur la petite tête chevelue, son cœur se serra.

– Elle est très belle, dit Eam en caressant les doigts minuscules du nouveau-né. Et c’est une goulue.

Neï écoutait, sans répondre, comme si les paroles lui parvenaient avec un temps de retard.

Eam poursuivit :

– Je ne serai que sa nourrice. Tu viens la prendre dès que tu le souhaites.

Elle écarta son sein des lèvres du nouveau-né et se recouvrit. Après avoir essuyé la bouche bordée de lait, elle tendit le bébé à Neï. La jeune fille le prit délicatement et le cala contre son épaule, une main rassurante sur sa nuque, une autre sous ses fesses. Sih émit un petit rot, couina et replia ses jambes contre son ventre.

– Je pense qu’elle risque de faire pipi, dit Eam en tendant à Neï une peau pliée en quatre.

La jeune fille s’en saisit et la plaça dans l’entrejambe du nouveau-né. Elle respira son cou longuement tout en tentant de masquer les larmes qui menaçaient de déborder de ses paupières. Elle se reprit et, après un dernier baiser sur la tempe de Sih, elle la coucha près d’Eam.

– Courage, dit celle-ci, sincèrement affectée par le chagrin de la jeune fille.

Neï la remercia d’un mouvement de menton et s’enfuit en courant jusque sur la terrasse où s’était réuni le clan.

Ils l’attendaient, vêtus de leurs plus beaux atours. Les hommes, le torse nu strié d’une peinture blanche, arboraient fièrement leurs colliers de coquillages. Les plus hauts dans le rang social avaient enfilé des bracelets d’os qui remontaient sur leurs biceps. Leur coiffure hirsute s’ornait de plumes, de bois, de coquillages et d’os. Un bandeau de perles aux couleurs vives ceignait leur front.

La tenue des femmes était plus sobre. Un poncho tressé en fibre de fleur d’ourzau, fermé par des bouts d’os sculptés, recouvrait une longue robe de peau très souple. Quelques plumes s’emmêlaient dans leur chevelure. Elles avaient également des colliers de coquillages ras du cou et une ceinture assortie. Leurs mains et leurs pieds étaient peints en rouge.

Luv’ku et Lik, pour montrer leur statut de chef de clan, ne portaient pas de bijoux. Sur leur tunique rouge qui descendait jusqu’aux genoux s’envolaient une multitude de plumes à chacun de leurs mouvements. Ix Chel, dans sa tunique noire, ressemblait à un esprit.

Neï avait certes assisté à des cérémonies mortuaires, mais elle n’y avait jamais été personnellement impliquée.

Cette fois, on la regardait, la saluait, la caressait. On lui donna la meilleure place, près de sa grand-mère, autour du cercle de danse. Lik embrassa Neï plusieurs fois, les larmes aux yeux, puis s’adressa à Luv’ku :

– Ne t’inquiète pas, je veillerai sur Neï aussi bien que sur ma fille jusqu’à notre retour à la montagne du Soleil.

– Merci, répondit Luv’ku, très émue. Avec Sih, elle est tout ce qu’il me reste de famille.

Lik hocha la tête. Neï détourna les yeux du regard embué de sa grand-mère au moment où le plateau de viandes arrivait. La chef du clan des agriculteurs fit signe aux femmes de servir la jeune fille en premier. Avec une cuillère en os, Neï découpa et préleva un morceau de la cervelle de sa sœur qu’elle plaça sous sa langue pour en apprécier toute la saveur. Elle ingéra ainsi lentement son esprit. Luv’ku l’imita, puis attrapa un quartier de viande dans lequel elle planta ses dents.

Des battements de tambour s’élevèrent. Plusieurs danseurs entrèrent dans le cercle, tandis qu’une boisson à base de lait de racine de tova circulait. En tant que sœur de la défunte, Neï put y tremper ses lèvres bien qu’elle ne soit encore qu’une enfant. C’était amer. Elle grimaça et refusa une nouvelle gorgée. Elle regarda les danseurs évoluer sous ses yeux. Ils tournaient sur eux-mêmes, gesticulant en tous sens.

La musique s’arrêta.

Un autre groupe entra en piste, accompagné par les percussions.

Neï frissonna. Il lui semblait que son esprit se détachait de ce monde pour s’envoler parmi les étoiles et accompagner les défunts.

Une main se posa sur son épaule.

Elle sursauta.

– Il est temps pour toi d’aller à la rencontre du messager de Xibalba. Il te révélera si l’esprit de ta sœur est en paix dans le monde antérieur. Cette nuit, nous tiendrons conseil sur cet événement malheureux.

– Où dois-je aller ?

Luv’ku plongea son regard, où dansaient les flammes du foyer, dans celui de sa petite-fille.

– Le plus simple serait de te rendre sur le lieu de leur mort ou encore dans un endroit que ta sœur affectionnait.

Le cerveau embrumé par le breuvage et la musique entêtante, Neï se concentra sur la phrase de sa grand-mère. Son cœur lui disait de se rendre à la montagne Sacrée, dans la grotte aux écailles, l’antre du W’amu. Un besoin incompréhensible logé au plus profond d’elle-même.

Elle hocha la tête. Ses mains se glissèrent dans celles ridées de Luv’ku. Cette dernière les serra fermement en essayant d’y faire passer tout son amour et toute sa force.

– Je sais que tu y arriveras, assura-t-elle. Tu es courageuse, mon enfant.

– Merci, grand-mère, murmura Neï d’une petite voix mal assurée.

Elle se leva et s’éloigna du cercle cérémoniel en titubant. Tout était flou autour d’elle. Les corps des hommes et des femmes qu’elle croisa sur son chemin ne semblaient être faits que de lumière et de vibrations.

Une fois dans l’atelier de sa sœur, Neï se chaussa et s’habilla plus chaudement. Dans un sac de peau, elle mit deux galettes de maïs et une gourde d’eau. Son arc sur son dos, elle choisit six flèches qu’elle avait fabriquées l’année précédente avec Shin. À ce souvenir, une larme glissa sur sa joue. Elle secoua la tête pour la chasser. Au moment de quitter l’atelier, elle hésita. Elle oubliait quelque chose d’important. Son regard se posa sur une fleur-lune dont le principe était le même que celui de la fleur-soleil, mais elle était plus petite, aisément transportable et emmagasinait rapidement la faible luminosité de l’astre nocturne pour la rediffuser avec la même intensité qu’une torche.

Neï glissa la fleur-lune dans son carquois de peau.

Il était temps de partir.

Après avoir traversé la forêt, elle s’engagea sur la piste de la montagne Sacrée, uniquement éclairée par une ronde lune bienveillante.

Chapitre 3

L’ascension de la montagne en pleine nuit s’avéra difficile malgré l’excellente condition physique de Neï. Son corps, sous l’emprise de la boisson psychotrope, ne réagissait pas comme de coutume. Plusieurs fois, elle glissa, se râpant le visage, les paumes, les jambes, écorchant ses genoux. Sa tête lui paraissait brûlante. Au bord de la crise de nerfs, Neï atteignit le dernier plateau qu’elle devait longer, collée à la paroi de la montagne, pour atteindre la grotte aux écailles. Elle s’arrêta à bout de souffle. Sous un rayon de lune, elle examina ses doigts ensanglantés, puis tenta d’ôter les échardes de pierre de ses jambes.

Un hurlement sinistre lui glaça le sang. Neï se recroquevilla dans un sombre renfoncement. Un K’tioni. Le son provenait du sommet. Le fauve avait dû sentir sa présence. Neï ne put s’empêcher de retenir sa respiration. Ce qui ne servait à rien, car le flair de la bête était redoutable dès qu’il s’agissait d’une nourriture potentielle.

La jeune fille resta un moment tapie contre la paroi en tremblant. Le fauve manifesta son inquiétante présence par trois fois. Puis silence. Prudente, Neï attendit encore. Elle ne voulait pas se frotter à ce dangereux animal, même si elle mourait d’envie de venger Shin et Dun. Quand les chants paisibles de la nuit reprirent, Neï détendit ses jambes toujours repliées sous elle. Ses articulations craquèrent et un engourdissement chatouilla ses veines. Elle constata que l’effet de la boisson psychotrope s’était totalement estompé.

Neï avança avec prudence sur la corniche. La grotte aux écailles ne se trouvait plus qu’à quelques mètres. Encore un effort. Ses doigts se crispèrent sur une aspérité de la falaise alors qu’un profond grognement s’élevait sur sa gauche.

Le W’amu.

Neï se figea.

Pourtant, au fond d’elle, elle savait qu’elle ne risquait rien. Le W’amu qui vivait dans la grotte n’était pas carnivore. Seulement, s’il se sentait en danger, il pouvait devenir hargneux et Neï n’avait nullement envie de se faire découper en morceaux par ses écailles tranchantes !

Elle reprit sa progression à l’écoute du souffle du W’amu qui se répercutait sur les parois de la grotte en un bruit assourdissant. Sur le seuil de l’antre, la jeune fille plissa les yeux pour distinguer la silhouette couchée du monstre et trois autres plus petites blotties contre son flanc. Alors qu’elle s’apprêtait à s’asseoir, le W’amu se leva subitement. De petits cris rauques s’élevèrent aussitôt. Neï frissonna. L’animal était une femelle qui n’accepterait aucun intrus, surtout si l’intrus était un danger potentiel pour sa jeune progéniture.

Le monstre s’approcha d’elle. Éclairée par la lune, son énorme gueule grande ouverte affichait de larges dents carrées, sauf les quatre incisives, aussi fines que des lames de rasoir. Ses petits yeux luisaient d’un feu sauvage tandis que ses naseaux expulsaient un souffle rapide.

– Je ne te veux pas de mal, W’amu, murmura Neï. Je suis juste là pour partager la douleur de ma sœur et…

Un terrible fracas la fit sursauter, l’empêchant de finir sa phrase. Elle se retourna vivement. Juché sur un monticule de pierres, à deux mètres d’elle, était accroupi un K’tioni en position d’attaque. Le W’amu grogna sourdement et s’avança en signe d’intimidation. Neï eut la présence d’esprit de faire un bond sur le côté, évitant que les écailles acérées ne la lacèrent.

Le K’tioni rugit de nouveau, aucunement impressionné par cette masse qui se dirigeait vers lui. Les chances du W’amu, malgré ses écailles, étaient faibles face aux griffes du K’tioni, longues et redoutables comme des poignards, qu’il utiliserait sans hésiter pour lui trancher la gorge et engloutir ses petits… avant de s’occuper de Neï.

La jeune fille se saisit discrètement de son arc. Elle pesa le pour et le contre. Si elle n’aidait pas le W’amu, elle rejoindrait le monde antérieur comme sa sœur. Elle esquissa un sourire amer. Oui, cette éventualité lui plaisait : se laisser glisser dans le tunnel qui mène au monde des âmes en paix et retrouver Shin. Pour ne pas avoir à affronter la vie seule.

Neï frémit. Égoïste ! Et ta petite nièce ? Et Luv’ku ? Elle songea aussi à Jynx et une décharge électrique se faufila entre ses omoplates. Son instinct de survie se manifestait.

Elle se redressa, ses yeux accrochant ceux du K’tioni en un regard sauvage et déterminé.

Le fauve se ramassa sur lui-même, les crocs découverts, tout son poids sur ses membres postérieurs, prêt à bondir.

Alors Neï n’hésita plus. Elle encocha une flèche et banda son arc en un temps record.

Le K’tioni gronda.

Le tout est de bien viser, pensa-t-elle. Si tu rates ton coup, tu es morte…

Le fauve s’élança.

La flèche fila dans un sifflement aigu.

Un long râle sortit de la gorge transpercée du carnivore qui s’effondra lourdement aux pieds de la jeune fille.

Le monstre aux écailles sembla gémir. De soulagement ? De peur ? Neï ne s’en soucia pas. Elle inspira profondément, à la fois fière et terrorisée par ce qu’elle venait d’accomplir. Elle avait sauvé sa peau ! Certes, elle savait se battre et chasser, elle n’avait pas peur de la forêt ni des montagnes et pouvait y survivre comme n’importe quel K’awil, mais c’était la première fois que sa vie n’avait tenu qu’à une flèche.

Le W’amu tourna sa grosse tête vers elle et la renifla bruyamment, puis retourna lentement auprès de ses petits qui couinaient.

Neï s’approcha du corps sans vie qu’elle tâta du bout du pied. Aucune réaction. Outre la blessure mortelle infligée par sa flèche, le K’tioni présentait sur le flanc une plaie profonde qui suintait. Une plaie fraîche dans laquelle apparaissaient les restes d’une lame. La jeune fille fronça les sourcils. Serait-ce le K’tioni qui avait tué Shin et Dun ?

Encore sous l’émotion de l’attaque du fauve, Neï recula et buta contre la paroi de la grotte. Elle se laissa glisser sur le sol, les jambes flageolantes. Ses mains tremblantes posèrent l’arc à ses pieds. Deux grosses larmes roulèrent jusqu’à la commissure de ses lèvres.

L’image de sa sœur s’imposa à son esprit. Dire qu’elle avait failli la rejoindre dans le monde antérieur… Ses doigts grattaient frénétiquement la terre. Ses pensées se bousculaient.

Un chatouillement sur son auriculaire la ramena à la réalité. Une araignée grimpait, sans gêne aucune, sur le dos de sa main.

Cette fois, Neï éclata en sanglots, tout en prenant délicatement l’arthropode dans sa paume. Une araignée. L’esprit du monde antérieur. Elle trouva sa présence réconfortante et de bon augure. Elle la caressa avant de la laisser repartir. L’araignée se précipita dans son trou, sous la terre. Elle retournait dans le monde antérieur avertir Shin que tout allait bien pour Neï.

Du moins, c’est ce que la jeune fille imaginait.

– Viens plus au fond de la grotte. Je veillerai sur toi le temps de ton repos.

Les yeux de Neï s’agrandirent de stupeur. Cette voix s’était immiscée dans son crâne. Elle déglutit péniblement en se demandant si la boisson psychotrope n’agissait toujours pas finalement.

– Tu nous as sauvés. Je te dois une protection infinie.

Neï hésitait entre rire ou pleurer. Elle devenait folle, c’était évident ! Il n’y avait que le W’amu ici ! Mais, d’une, ce monstre gardait la bouche fermée, et de deux… ce n’était qu’un monstre ! Seuls les esprits étaient capables de parler dans votre tête !

– Je suis la preuve qu’il n’y a pas que les esprits qui en soient capables. Ne sois pas obstinée, accepte ce que je suis, même si mes origines ne sont pas très naturelles, et viens te reposer.

Indécise, Neï scruta le fond de la grotte et la masse sombre qui s’y détachait. Un long soupir rebondit sur les parois.

– Ta sœur n’était pas aussi têtue.

– Ma sœur ? s’étrangla la jeune fille. Comment savez-vous que nous étions…

– Vous avez la même odeur.

Vous parliez à ma sœur aussi ?

– Bien sûr. Ta sœur était une humaine très brave. Elle refusait de se servir dans mes écailles sans me donner quelque chose en échange. Nous avions donc trouvé un accord : elle venait pendant mes heures de repas, pour débarrasser ma grotte de mes excréments et de mes écailles mortes, puis elle se servait dans ces dernières pour fabriquer ses pointes de flèche et ses lames. Ainsi ma grotte était toujours propre.

Neï eut l’impression que son cœur se contorsionnait dans sa poitrine tant la souffrance la tenaillait.

– Vous saviez qu’elle était morte ?

Le W’amu soupira de nouveau, tandis que ses petits se remettaient à couiner.

– Ils ont faim.

Le monstre aux écailles se tourna sur le flanc pour libérer les tétines nourricières sur lesquelles les trois gloutons se jetèrent.

– D’ici, je distingue très bien le carrefour des Trois Esprits. J’ai vu les humains transporter les deux corps.

Il y eut un long moment de silence, juste ponctué par les bruits de succion.

– Mais que fais-tu ici, fille de Yon, sœur de Shin ?

Le rite du deuil. Je tenais à être dans l’endroit où ma sœur se ressourçait et qui lui correspondait le mieux.

Elle se leva et s’approcha du monstre aux écailles. À quelques centimètres de la masse couchée, elle s’installa dans un creux de roche. Elle regretta de ne pas avoir sur elle de quoi faire un feu. Elle se traita aussitôt d’idiote. Le W’amu détestait certainement les flammes !

– Par contre, intervint le monstre, comme si Neï avait parlé à voix haute, tu peux utiliser ta fleur-lune. Sa luminosité ne me dérange pas, mais le feu m’effraie. Si tu as froid, installe-toi près de ma tête, je te réchaufferai avec mon souffle. J’ai vu que tu avais conscience du danger que représentent pour toi mes écailles.

– Oui, ma sœur m’a enseigné beaucoup…

Neï se racla la gorge. Plus les heures passaient, plus la douleur de la perte de Shin s’incrustait et l’empêchait d’en parler calmement. De son carquois, elle sortit la fleur-lune qu’elle serra contre son cœur. Une lumière tamisée peignit la roche, les écailles du W’amu brillèrent soudain dans un camaïeu de mauve. Ses petits ne semblaient pas affectés par le phénomène et continuaient de tirer vigoureusement sur les tétines. Une multitude de losanges ressortaient sur leur peau violette, place de leurs futures écailles.

– Ta sœur va bien.

– Comment le savez-vous ?

– L’araignée est venue du monde antérieur pour te rassurer, mais tu étais encore tellement terrorisée par le K’tioni que tu ne l’as pas entendue.

– Oh !… Alors mon rite de deuil est terminé ?

Neï paraissait déçue. Elle pensait que c’était tout autre chose.

Plus long. Plus important.

– Tu vas repartir ?

– Dans un moment. Je suis encore fatiguée.

Le W’amu voulut se lever, mais fut rappelé à l’ordre par les bouches affamées.

– Comme ta sœur vit désormais dans le monde de Xibalba, plus personne ne viendra me voir.

– Si, il nous faut des écailles. Une autre femme armurière…

– Non. Pas une autre femme. J’autorise seulement la fille de Yon, sœur de Shin, à pénétrer dans ma grotte.

Mais oui ! Neï avait profité de l’enseignement de sa sœur. Elle était l’unique membre du peuple K’awil capable de fabriquer des pointes de flèche et des lames en écailles de W’amu, et elle seule pouvait reprendre le flambeau ! Le clan des armuriers verrait sans doute d’un mauvais œil cette activité. En effet, étant la dernière petite-fille de Luv’ku, chef du clan des armuriers, Neï était censée se consacrer principalement à sa fonction future : devenir cheffe. Mais elle connaissait l’ouverture d’esprit de sa grand-mère.

Une autre évidence se propagea dans son esprit.

L’araignée.

Elle était bien le relais entre le monde antérieur et le monde vivant, mais elle symbolisait également l’art. Signe de ce que Neï devait accomplir : tailler les écailles pour les transformer en pointes de flèche et en lames effilées.

– Je viendrai, certifia Neï.

– Bien. Tu n’oublieras pas d’apporter des protections pour tes mains.

Neï hocha affirmativement la tête. Elle se sentait subitement plus légère. Reprendre l’activité de sa sœur prouvait que celle-ci ne la quittait pas réellement, un lien les unissait toujours. Il ne restait plus qu’à avertir le peuple K’awil. Mais Neï avait confiance en leur réaction.

Elle était petite-fille de Luv’ku, fille de Yon, sœur de Shin…

Chapitre 4

La nuit avait cédé la place au matin. En cercle, sur la terrasse, une partie du clan de Lik était réunie et écoutait la proposition de Neï de reprendre l’activité de sa sœur.

Des murmures de protestation s’élevèrent, et assise à droite de sa grand-mère, la jeune fille se tortillait, mal à l’aise.

Lik leva la main pour faire taire le brouhaha qui enflait.

– Nous avons écouté ce que Neï avait à nous dire. À nous de lui exposer les raisons de notre stupéfaction, ainsi que les conclusions du conseil de cette nuit.

Elle invita Luv’ku à parler. La grand-mère de Neï se leva.

Le silence s’installa au moment où Tep toussota et adressa un clin d’œil rassurant à Neï, allant à l’encontre des coutumes. Elle détourna la tête et porta son regard sur Eam qui tenait Sih dans ses bras et la berçait doucement. Elle eut un pincement au cœur face à ce tableau douloureux, sa sœur aurait dû bercer sa petite nièce, non cette femme !

– Shin est morte, annonça Luv’ku d’une voix forte. Neï est donc celle qui me remplacera à la tête du clan des armuriers quand mon tour de rejoindre le monde antérieur sonnera. Ce qui signifie, Neï, fille de Yon, que tu ne peux pas te permettre d’endosser le rôle de ta sœur et d’exercer la fonction d’armurier. Tu auras tout un clan à gérer, et cette tâche est énorme.

Abasourdie, Neï resta un moment la bouche ouverte. Elle se redressa vivement.

– Luv’ku, tu es encore en vie, et il te reste de nombreuses années devant toi. Alors j’ai le temps de reprendre l’activité de ma sœur et de la transmettre à mes enfants s’il le faut !

Nouveaux murmures de protestation. Du regard, Luv’ku fit le tour de l’assemblée.

– Il est vrai aussi, poursuivit-elle, que Neï, fille de Yon, peut exercer cette fonction tout en apprenant le rôle de chef à mes côtés. Cela lui demandera beaucoup d’efforts, mais je sais qu’elle en est capable.

– Et si jamais il lui arrivait malheur ? questionna Tep.

Neï plissa les yeux. Où voulait-il en venir celui-là ?

– Alors le rôle de chef de notre clan reviendra à Sih, fille de Shin.

Ix Chel cracha dans le feu et les flammes crépitèrent. Quand la vieille sorcière voulait se faire entendre, elle agissait toujours ainsi, et tout le monde se taisait instantanément, par crainte de son pouvoir.

– Examinons l’éventualité suivante : Luv’ku n’est plus, Neï disparaît et Sih est trop jeune pour assumer la fonction de chef.

Ix Chel prit une longue pause pour plonger son regard acéré dans celui de Tep.

– Je suppose, reprit la vieille sorcière, que Tep réclame l’adoption d’Eam, fille de Rok’atz, par le clan des armuriers, pour qu’elle accède au rang de la famille de Neï. Elle est orpheline et peut donc y prétendre. Si Luv’ku rejoint le monde antérieur, Eam assurerait, en priorité sur Neï, étant la plus âgée, le rôle de chef par intérim, jusqu’à ce que Sih soit adulte et la remplace.

– C’est une possibilité, en effet, acquiesça Luv’ku. Mais que voit d’autre Ix Chel, fille de Yaj’mum ?

– Rien.

Ix Chel se recroquevilla et ferma les yeux. Signe qu’elle n’en dirait pas plus.

Luv’ku fixa Eam. Lik se leva à son tour.

– Que pense Eam, fille de Rok’atz ? lança-t-elle.

L’intéressée chercha du soutien dans le regard de son mari.

– Je suis prête à adopter l’enfant et à entrer dans le rang de la famille de Luv’ku, fille de Yon’ku, donc à changer de clan, dit-elle finalement d’une voix à peine audible.

Lik hocha la tête.

– Nous consulterons les esprits de nos ancêtres avant de donner suite à ta requête, Eam, fille de Rok’atz.

Luv’ku se tourna vers sa petite-fille.

– Si cette solution convient à Neï, fille de Yon.

Neï ne savait que répondre. Elle était bousculée par des contradictions, mais elle reconnaissait au fond d’elle que ce n’était pas une mauvaise solution, car cela assurerait la pérennité du clan. Malgré tout, elle ferait tout pour qu’Eam ne prenne pas la suite de Luv’ku !

Elle acquiesça donc un peu à contrecœur.

– Ce sujet est clos. Passons maintenant aux révélations de Tep, invita Luv’ku.

Elle inspira longuement, puis poursuivit :

– Des T’surs sont venus sur notre territoire.

Des grognements indignés s’élevèrent dans l’assemblée.

Tep se leva et fit face à Neï, le visage grave.

– Sur le corps de ta sœur, il y avait un objet magique d’origine T’sur.

De sous sa tunique, il sortit le carré coloré et le brandit. L’assemblée poussa des exclamations scandalisées.

– Que faisais-tu au carrefour des Trois Esprits, au pied de la montagne Sacrée ? questionna Neï, une fois que tous se furent calmés.

Tep blêmit.

– J’avais repéré un couple de K’tioni et je le pourchassais…

La jeune fille le fixa avec suspicion.

– Et heureusement que j’étais dans le coin ! ajouta-t-il avec force. Sinon, jamais nous n’aurions retrouvé les corps, la petite Sih serait morte et nous ne saurions pas que les T’surs arrivent avec leur magie !

– Aucune magie, grommela Luv’ku après avoir détaillé le carré en couleurs une fois que Tep le lui eut remis.

Les couleurs avaient déserté ses joues lorsqu’elle avait reconnu Voltàn.

– Ceci est une photographie, ajouta-t-elle d’une voix rauque.

Elle en expliqua le principe devant la majeure partie de l’assemblée abasourdie, celle qui n’avait pas connu les Blancs et leur civilisation.

Ix Chel y jeta un bref coup d’œil et son visage se renfrogna.

– Depuis le Grand Chamboulement, commença-t-elle après avoir craché de nouveau dans le feu, jamais un T’sur ne s’est aventuré sur notre territoire. D’autant qu’il aurait fallu qu’il traverse la forêt sans encombre, une jungle pleine de dangers, sans se faire repérer par nos guerriers en faction, et qu’il grimpe aussi haut sur la montagne Sacrée sans réveiller les esprits… Et quelles seraient les raisons de leur présence ? Et pourquoi, après tant de lunes, les T’surs se permettraient-ils de nous envahir ? Leurs technologies ne sont plus celles d’il y a soixante ans…

– Comment peux-tu le savoir ? lâcha une vieille assise en tailleur derrière Luv’ku.

– Nous sommes encore en vie. Tu étais à peine née, Xaq’ta, lorsque les T’surs ont décidé de nous chasser de nos terres vers le cœur de la jungle, après avoir détruit la quasi-totalité de la forêt pour l’exploiter. Nous avons passé un accord avec eux, juste avant le Grand Chamboulement. Nous savions, selon le calendrier de nos ancêtres, que la Terre notre Mère allait bientôt entrer dans une grande fureur qui détruirait la majorité des T’surs et leurs technologies. Aussi avons-nous négocié avec eux des territoires isolés qui ne les intéressaient pas, leur arrachant la promesse que nous n’aurions plus aucun contact avec eux à l’avenir. Depuis le Grand Chamboulement qui a ravagé leur monde, nous n’avons vu aucun T’sur sur notre territoire.

Neï fronça les sourcils. Elle ne comprenait rien à cette histoire de Grand Chamboulement et encore moins le mot technologie, mais elle garda le silence.

– Cette… photographie, articula Tep d’un air de dégoût, prouve pourtant qu’un T’sur a réussi à s’introduire sur nos terres.

– Il va me falloir consulter les esprits pour résoudre cette énigme, annonça Ix Chel.

Le clan hocha la tête en chœur. Ils affichaient tous un air soucieux.

– Neï, fille de Yon, ne devrait pas se rendre seule sur la montagne Sacrée, fit remarquer Tep. C’est trop dangereux.

– Tu parles beaucoup pour un homme, l’avertit Lik d’un ton sévère.

– Pardon, répondit Tep, piteusement.

– Neï ne craint rien, informa Ix Chel après avoir craché une nouvelle fois dans les flammes. Et puis, les esprits de la montagne Sacrée ont beaucoup de choses à lui dire. Toutefois, c’est à Luv’ku de trancher.

– Grand-mère… supplia Neï.

Indécise, l’ancêtre ne répondit pas tout de suite. Elle sortit sa pipe, bourra le fourneau d’herbes rouges et l’alluma. Une herbe à visions aux effets redoutables pour utilisateurs néophytes, mais tout de même moins puissante que le breuvage de tova dans lequel Neï avait trempé ses lèvres lors du rituel d’adieu. Luv’ku aspira la fumée qu’elle garda longtemps, puis elle expira un nuage orangé.

– Je dois consulter les esprits. Je donnerai ma réponse avant la cérémonie de Kokopelli. Il faut aussi que Neï se prépare pour son imago. Ix Chel en fixera la date rapidement.

Le conseil se dispersa. Alors que Neï s’éclipsait à son tour, sa grand-mère la retint par le bras et la força à s’asseoir près du feu qui s’éteignait. Ix Chel ne détachait pas son regard de la photographie. Tandis que Luv’ku s’installait à son tour, la sorcière cracha puis tendit le cliché à la jeune fille.

Neï hésita à le prendre, un peu effrayée par cet objet provenant des T’surs.

– C’est ton père, lâcha Ix Chel. Et à ses côtés, une femme T’sur.

– Mon… père… bredouilla la jeune fille abasourdie. Mais c’est impossible… Il… il est mort…

Luv’ku soupira.

– Quand ta mère est partie pour le monde antérieur, peu de temps après ta naissance, ton père était tellement anéanti qu’il dépérissait à vue d’œil. Ix Chel a interrogé les esprits qui confirmèrent qu’il voulait quitter notre peuple pour oublier son chagrin. Lorsqu’il a pris la décision d’explorer le monde des T’surs, nous ne l’avons jamais revu.

– Il était dans une de mes visions, la nuit de la mort de ta sœur, avoua la vieille sorcière. Il y avait plusieurs lueurs rouges palpitantes et, parmi elles, une unique, blanche, représentant Voltàn. Il semblait se trouver en compagnie de T’surs au cœur de la montagne Sacrée. Seulement, je suis incapable de dire quand se situe cette vision.

– Je ne comprends pas pourquoi ma sœur avait cette photo sur elle ! Mon père serait-il de retour ? Répondez-moi ! cria Neï.

Les deux femmes hochèrent la tête en signe d’impuissance. La jeune fille fourra rageusement la photo dans sa tunique, tourna les talons et descendit de la terrasse.

Elle marcha un moment sans trop savoir où aller. Autant de nouvelles en si peu de temps… cela avait de quoi lui chambouler le cœur !

Une ombre se dessina sur le sol. Neï leva le visage vers le ciel. Un K’ya tournoyait en poussant de petits cris perçants. Il plana un moment, puis piqua vers la jeune fille qu’il frôla du bout de son aile gauche. Quand il remonta, la puissance de son ascension provoqua un tourbillon d’air qui ébouriffa Neï, lui rappelant que sa chevelure était toujours détachée dans son dos. En passant la main sur sa tête pour se recoiffer, ses doigts agrippèrent une longue plume blanche. Un don du K’ya…

Que pouvait signifier ce présage ?

Neï ne quitta pas des yeux le K’ya jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la montagne Sacrée. Ces oiseaux la fascinaient. Dotés d’une envergure impressionnante, ils incarnaient la force. De longues oreilles poilues leur donnaient un air doux malgré tout, comme la pureté de leur plumage d’un blanc duveteux et leur étrange fourrure ventrale. Certains de ces oiseaux quasi mythiques avaient été le totem d’anciennes grandes chefs-shamanes K’awils. Mais cela restait rarissime.

La jeune fille accrocha soigneusement à sa tunique ce cadeau tombé du ciel. Une fois adulte, elle serait autorisée à l’incorporer à ses coiffures.

Mais elle demanderait conseil à Ix Chel. La caresse d’un K’ya était exceptionnelle.

Chapitre 5

Neï devait se débarrasser des affaires de sa sœur, mais elle ne pouvait s’y résoudre, trop de souvenirs y étaient attachés, alors, indécise, elle tourna et vira un moment dans l’atelier, revoyant les gestes de Shin lors de la conception de nouvelles pointes de flèche avec les écailles du W’amu.

Une sourde tristesse gonfla son cœur.

Par la porte ouverte lui parvenait la vie du camp d’été. Les enfants jouaient, les femmes chantaient tout en triant les semences à planter et les hommes travaillaient d’ahan pour réparer le système d’irrigation.

La vie.

Même le soleil se manifestait en s’infiltrant par tous les interstices de l’atelier, se mêlant à la poussière qui voletait.

Luv’ku séjournerait au camp d’été jusqu’à la cérémonie de l’adoption d’Eam par le clan des armuriers, si les esprits étaient favorables, puis elle rejoindrait la montagne du Soleil. Le départ de sa grand-mère déchirerait le cœur de Neï, elle resterait alors seule avec Sih…

Ses journées seraient bien remplies car elle devait aider Dah dans son travail aux champs. Neï soupira. Elle ne pourrait pas s’éclipser aussi souvent qu’elle le souhaiterait pour préparer des pointes de flèche, rendre visite au W’amu ou réfléchir à ce qu’elle venait d’apprendre sur son père.

Son chapeau de paille sur la tête, Neï sortit de la maison. Dah l’attendait, un sac rebondi à la main.

– Presse-toi un peu, l’encouragea-t-elle gentiment. Nous devons planter ces graines avant la descente du soleil.

Elle tendit à Neï une énorme spatule en os qui lui servirait à creuser des sillons dans la terre sèche. Les hommes avaient préparé le sol et une bonne partie des femmes du clan se trouvaient déjà sur place, à arracher les quelques dernières mauvaises herbes, bêcher ou commencer l’ensemencement de la terre fertile. Les enfants participaient à ce grand rituel du mieux qu’ils pouvaient tout en riant et gambadant.

La région était aride, mais ici s’étalait une terre riche et rafraîchie par le profond fleuve Émeraude. Par d’ingénieuses constructions, les hommes du clan avaient réussi à canaliser l’eau jusqu’aux champs parfaitement délimités pour les cultures, et, dans ce petit coin de paradis, poussait une verdure tenace, alimentée par une chute d’eau issue de la montagne Sacrée qui, après quelques méandres, offrait même le luxe d’une piscine naturelle encadrée par des roches orange.

Pour Neï, la journée se déroula ainsi : creuser, planter, tasser, arroser… encore et encore.

Elle ne vit pas le temps passer, totalement accaparée par son travail et obnubilée par ses pensées, tandis que Dah ne cessait de bavarder, et plus Neï s’enfermait dans son mutisme, plus sa voisine parlait. De tout et de rien.

– Si je peux t’aider en quoi que ce soit, n’hésite pas, dit Dah.

Quand cette phrase parvint à atteindre le cerveau de Neï, celle-ci sentit ses tripes se nouer. À la dérobée, elle observa la jeune fille courbée qui plantait soigneusement les graines ovales et jaunes, sa silhouette ronde et son regard doux. Tout ce qui émanait d’elle était gentillesse et bonté.

– Merci, répondit Neï simplement.

Dah sourit en se redressant.

– Merci à toi d’accepter mon aide.

Neï fut surprise.

– Pourquoi refuserais-je ?

Dah rougit.

– Je craignais que tu me rejettes, avoua-t-elle au bout d’un moment.

– Je ne comprends pas.

Dah soupira.

– Tu es une jeune fille très impressionnante, tu sais. Pleine d’assurance. Tu dégages une grande force et je t’admire pour cela. Seulement… parfois… il te suffit juste d’un regard pour décourager le plus hardi.

– Mon regard ? répéta Neï, abasourdie par ces révélations.

– Oui, ton regard, assura Dah. Un regard profond et intense qui glace ou fait fondre n’importe qui. On dirait qu’il y a plusieurs âmes en toi. Tu ne serais pas petite-fille de chef, je dirais que tu es une sorcière-née.

– Tout le monde pense cela de moi ?

– Tout le monde, je n’en sais rien, mais beaucoup en tout cas. Ebi, la sorcière de notre clan, dit que tu ressens et vois les choses comme une vraie shamane.

Neï resta les bras ballants avec l’impression d’avoir reçu un choc sur la tête. Jamais elle ne s’était souciée de savoir comment les autres la voyaient. Là, elle était servie !

– Tu impressionnes peut-être, reprit Dah, mais moi je sais que ce n’est pas par fierté. Tu es une jeune fille généreuse et en qui on peut avoir confiance. Je suis très heureuse que tu sois là, avec nous, et de pouvoir mieux te connaître.

– On peut dire que tu es franche ! s’exclama Neï, une esquisse de sourire aux lèvres.

– Oh ! avertit Dah. Ta grand-mère !

Neï se retourna et vit Luv’ku arriver en faisant de grands signes de la main. Une fois à la hauteur des deux jeunes filles, elle lança en reprenant sa respiration :

– La cérémonie d’adoption d’Eam aura lieu demain soir…

Neï se renfrogna.

– Les esprits sont favorables, alors sois raisonnable, mon enfant, car c’est la seule solution.

– Je n’aime pas Tep.

– Il ne s’agit pas de Tep, mais d’Eam, la sermonna doucement Luv’ku. Notre peuple est régi par les femmes, tu sembles l’oublier.

– Oui, grand-mère, je le sais, mais Tep influence beaucoup trop Eam.

– De toute façon, c’est une solution provisoire. Eam deviendrait cheffe du clan des armuriers par procuration uniquement s’il m’arrivait malheur. Sauf si tu t’unis rapidement, une fois ton Argynnis accompli, ainsi tu aurais la priorité pour accéder à la fonction de chef.

– Peu m’importe devenir cheffe ! Ma nièce élevée par cette… famille, bougonna Neï.

– Eam est bonne et douce. Elle s’occupera très bien de Sih, le temps du sevrage, rappela l’ancêtre. Après, ce sera ton tour.

Une moue sceptique déforma la bouche de Neï. Luv’ku soupira tout en laissant ses bras retomber mollement le long de son corps.

– Je n’ai pas le choix, Neï, fille de Yon. Mon vœu le plus cher est que tu t’épanouisses. Tu as choisi de prolonger l’œuvre de ta sœur et je ne veux pas t’en empêcher. Si je n’accepte pas cette adoption, tu devras y renoncer. Tu me comprends ?

Honteuse, Neï fixa le sol. Elle prenait conscience du dilemme qui taraudait sa grand-mère.

– Je suis désolée, grand-mère. Mon orgueil et ma souffrance m’aveuglent. Je te promets d’être très prudente dans tout ce que j’entreprendrai.

Luv’ku ouvrit la bouche pour répondre, mais Neï la devança :

– Prudente… au moins le temps que Sih soit en âge de me remplacer, ce qui ne laissera aucune chance à Eam de diriger le clan.

Elle ponctua sa phrase par un clin d’œil taquin.

– J’espère que je ne vais pas le regretter, murmura Luv’ku.

Je l’espère aussi, pensa Neï.

– Je vais annoncer à Eam que nous procéderons à son adoption demain soir, ajouta la vieille femme.

– Moi, je vais voir Ix Chel !

Neï déposa un baiser sur la joue de Dah après lui avoir murmuré un « merci » à l’oreille, puis elle abandonna ses outils et traversa le champ en courant sous le regard médusé de sa grand-mère.

La porte de la maison de Ix Chel s’ouvrit en grand sous la poussée de la jeune fille.

– As-tu besoin de moi pour la préparation de la cérémonie d’adoption d’Eam ?

Penchée au-dessus d’une marmite fumante, la sorcière grommela, puis elle se redressa et tendit l’index devant elle.

– Va me chercher des fleurs de gilgu.

Elle reprit sa tâche sans rien ajouter. Neï resta un moment interdite sur le pas de la porte, se secoua et fila au bord de l’eau. D’un coup d’œil, elle repéra les plantes ornées de fleurs roses aux fins pétales, étroits et innombrables. Elle s’accroupit, en déracina quatre après avoir sélectionné les plus ouvertes, et rapporta le tout à Ix Chel. Celle-ci remuait le contenu de la marmite, où nageaient plusieurs feuilles et racines. Une carapace de tortue attendait à ses pieds.

– Jette les fleurs dans l’eau, ordonna la sorcière.

Neï s’exécuta, puis regarda autour d’elle. L’intérieur d’une cabane de sorcière était toujours décoré d’une étrange manière. Tant d’herbes séchées se balançaient au plafond, qu’on ne distinguait plus les poutres, divers crânes d’animaux s’entassaient contre chaque mur, constituant une montagne agrémentée d’os de toutes formes, de plumes, de pierres aux couleurs incroyables et de coquillages. Une multitude de fourrures de différentes tailles recouvraient le sol et encerclaient le foyer à distance respectueuse, situé au centre de la pièce.

– Que fais-tu encore ici, Neï, fille de Yon ?

Comme prise en faute, Neï rougit et se dandina d’un pied sur l’autre.

– Je pensais que tu pouvais encore avoir besoin de moi, répondit-elle d’une petite voix.

– Hmmmpfff. Curiosité infantile…

Neï fut vexée que Ix Chel lui rappelle son statut d’enfant, mais comme la vieille femme ne la chassait pas vraiment, elle ne releva pas la remarque.

La vieille sorcière se baissa pour remuer la décoction, ses longs cheveux blancs balayant le sol à chaque mouvement. Une question brûlait les lèvres de Neï alors qu’elle avisait une jarre, posée dans un coin. Ix Chel capta son regard.

– Je sais ce que tu veux, Neï, fille de Yon.

Surprise, la jeune fille fronça les sourcils.

– Ce qu’il y a dans cette jarre, continua la sorcière, est beaucoup trop dangereux pour toi ou pour un non-initié.

– Qu’est-ce que c’est ?

– La sève d’une plante à visions. L’ura. Elle permet de voyager dans le monde antérieur et dans le monde inconnu.

Ix Chel se tut un instant, fixant intensément la jeune fille.

– Oh ! N’y compte même pas !

Neï sentit la colère la gagner.

– Compter sur quoi, vieille femme ? Tu parles par énigmes !

Aussitôt, elle s’aperçut qu’elle avait dépassé les limites. Les yeux de Ix Chel se rétrécirent tant qu’ils n’étaient plus que deux traits noirs surmontés d’épais sourcils broussailleux. Elle se redressa, impressionnante, comme si elle avait grandi de vingt centimètres et rajeuni de trente ans.

– La colère se mélange à la souffrance qui a envahi ton corps et ton esprit. L’ura ne s’utilise pas dans ces conditions, et tu es encore trop jeune pour traverser le monde antérieur afin de parler à ta sœur, tu risques d’y rester.

Les épaules de Neï s’affaissèrent.

– Ix Chel, je suis désolée de t’avoir parlé comme ça.

– Hmmmmpf.

– Tu n’as aucune possibilité d’en savoir plus sur mon père ?

– Je communique avec les esprits, pas avec les hommes à distance !

Sa réponse sèche pétrifia Neï.

– De toute façon, reprit Ix Chel, ton destin est de trouver par toi-même les réponses aux questions qui te taraudent, tu n’as donc pas besoin de moi.

– Il n’y a pas une autre plante moins dangereuse pour entrer en communication avec ma sœur ?

– L’araignée, esprit du monde antérieur, t’est apparue, tu sais que ta sœur va bien. Qu’as-tu besoin de plus ?

Neï voulait surtout comprendre comment Shin avait obtenu cette photographie…

De la vapeur envahissait la maison, répandant une odeur âcre. Ix Chel enroula chacune de ses mains dans un carré de peau tannée puis se pencha pour saisir la marmite bouillonnante. Elle versa précautionneusement la décoction dans la carapace de tortue qu’elle avait pris soin de recouvrir d’un linge tissé qui lui servit de filtre.

– Dis à Luv’ku et Lik que la cérémonie d’adoption d’Eam aura bien lieu demain, au coucher du soleil.

– Je pourrai revenir te voir ?

– Pourquoi ?

– Euh… ben…

Neï se gratta l’oreille, comme pour y trouver une réponse.

– Je dois me préparer pour mon imago…

Ix Chel cracha, coupant court à la discussion. La jeune fille haussa les épaules et sortit de la cabane. La sorcière avait un sale caractère, mais également un cœur d’or, aussi, Neï décida qu’elle retournerait voir Ix Chel le lendemain. Elle voulait en apprendre plus sur le pouvoir des plantes.

Chapitre 6

Cette nuit-là, Neï fit un cauchemar si horrible que, après son réveil, plusieurs heures furent nécessaires pour qu’il se dissipe pleinement.

Le soir, auprès du feu qui brûlait au centre du camp pour annoncer les deux cérémonies qui allaient suivre, celle de l’adoption d’Eam puis celle de Kokopelli, Neï sentit une angoisse croître dans sa poitrine, lui rappelant son cauchemar : le monde n’était plus que chaos, sombrant dans les flammes de l’incendie terrifiant qui avait anéanti la grande majorité des T’surs.

Elle frissonna malgré la douce chaleur du foyer et s’aperçut que Ix Chel la fixait intensément, comme si elle souhaitait transpercer son âme, comme si elle lisait dans son cœur et ses pensées. La jeune fille vacilla. Sans comprendre pourquoi, elle eut la sensation d’avoir effleuré un mystère conservé précieusement par les sages du peuple K’awil et le W’amu, gardien de la montagne Sacrée. Le secret du Grand Chamboulement ?

Mais il n’était pas temps de réfléchir à la signification de son cauchemar. La cérémonie d’adoption allait commencer.

Elle se concentra sur les gestes de Ix Chel. La vieille sorcière versait dans un large récipient de terre la décoction, composée entre autres de fleurs de gilgu, qu’elle avait préparée sous les yeux de Neï. Lik invita Luv’ku et Eam, qui tenait Sih contre son sein découvert, à s’approcher. La grand-mère de Neï s’accroupit, imitée par la nourrice. Le temps resta suspendu jusqu’à ce que Neï se rende compte que tous les regards étaient rivés sur elle. Les joues brûlantes, la jeune fille se leva à son tour pour rejoindre les deux femmes et se calquer sur leur posture.

On n’entendait plus que le chant des bûches.

Luv’ku, Eam et Neï immergèrent leurs mains dans la décoction tandis que Ix Chel les saupoudrait d’un mélange de plantes et racines séchées réduites en poudre.

Le son d’une flûte se mêla au crépitement des bûches. Une longue plainte aiguë qui ne s’essouffla que longtemps après.

Quand la musique cessa, les trois femmes frictionnèrent leurs paumes. Une mousse légère se forma à la surface du liquide. Ix Chel versa de cette eau sur les petites mains du nourrisson accrochées au vêtement d’Eam et frotta délicatement la peau fine.

– Eam, fille de Rok’atz, s’est lavé les mains dans la même eau que Luv’ku, fille de Yon’ku. Elle est désormais sa fille d’adoption. Eam, fille d’adoption de Luv’ku, s’est lavé les mains dans la même eau que Neï, fille de Yon. Elles sont désormais sœurs. Sih, fille de Shin, scelle cette adoption.

Neï ne put s’empêcher de regarder Tep du coin de l’œil. Son air satisfait, et ses épaules fièrement redressées, son sourire victorieux… elle en eut un long frisson le long de la colonne vertébrale ! Elle retira ses mains si précipitamment que Ix Chel cracha deux fois. Toutefois, elle s’abstint de reprendre Neï publiquement. Luv’ku et Eam étreignirent leurs mains mouillées pour finaliser l’adoption, alors que Neï posait les siennes sur la menotte de Sih et effleurait celles de sa nouvelle sœur sans s’attarder, juste pour signifier son accord.

Un accord à contrecœur.

Elle prit Sih dans ses bras et la serra tendrement contre elle, la petite tête chevelue du bébé logée dans son cou tiède. Elle respira son odeur avec délices. Les larmes dévalèrent ses joues pour disparaître entre la peau de la tante et celle de la nièce. Eam se retira, discrète, au moment où une douce musique s’infiltrait dans les oreilles de chacun.

Neï s’éloigna du foyer, tout en berçant Sih. Ses larmes ne se tarissaient pas et une boule grossissait dans sa gorge. La douleur s’était installée sournoisement, tapie dans un coin de son âme, pour surgir au moment où elle s’y attendait le moins. À cet instant, Neï comprit à quel point elle aimait ses parents et sa sœur, et à quel point leur perte la rendait malheureuse. Elle songea, là, qu’elle ne les verrait plus jamais. Une vague de sanglots la submergea. Ce petit être qui dormait dans ses bras était désormais son seul lien avec Shin, sans compter Luv’ku bien sûr.

Alors elle marcha… marcha… longtemps…

Une main pressa son épaule. Neï se retourna vivement. Dans la pénombre, elle distingua le visage de Jynx. Elle resta sans voix, surprise de constater qu’elle s’était autant éloignée du camp, mais aussi de revoir son ami, parti pour son imago quelques semaines auparavant. Elle voulut lui parler mais aucun son ne réussit à sortir de sa gorge douloureuse. Jynx écarta les bras. Neï s’y précipita en faisant attention à la petite Sih endormie. Elle resta ainsi à se libérer de son chagrin, blottie contre son ami de toujours.

Le jeune homme était autant bouleversé par l’état de Neï que par la douceur et la chaleur de sa peau. Il lui caressa le dos tout en humant le parfum grisant de ses cheveux.

– Que se passe-t-il ? demanda Jynx au bout d’un long moment.

Neï renifla, puis s’écarta. Juste un peu.

– J’ai absorbé l’esprit de ma sœur et de son époux.

Le jeune homme se raidit, en prenant soin de garder le chagrin de la nouvelle pour lui. Neï avait besoin de son soutien.

– Ils sont passés dans le monde antérieur ? demanda-t-il simplement.

– Oui, souffla Neï. Et voici ma petite nièce.

Pendant qu’elle lui racontait les tragiques événements, sans oublier l’épisode de la photographie représentant son père, Jynx lui caressait la joue. Il tremblait malgré tout, Neï lui avait terriblement manqué durant son isolement et il avait imaginé tout autres retrouvailles.

– Je t’aiderai à comprendre tous ces mystères, dit-il d’une voix sourde. Je te le promets.

Ne pas être seule dans cette tâche soulagea Neï, comme si un poids s’envolait de ses épaules, et ses larmes s’asséchèrent. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle réalisa son égoïsme. Elle n’avait pris aucune nouvelle de son ami.

– Je suis désolée, Jynx. Je n’ai pensé qu’à moi et je ne t’ai même pas demandé si ton imago s’était bien passé.

– Chaque chose en son temps, petite fille, répondit-il en la provoquant gentiment pour tenter de chasser la tristesse dans les yeux de Neï.

Elle comprit le message et déposa aussitôt le bébé dans un creux de mousse pour sauter au cou de son ami.

– Tu as réussi ! Tu es un homme à présent !

– Et je ne crois pas que cela soit approprié de t’avoir ainsi dans mes bras.

Neï savait reconnaître la taquinerie, surtout venant de Jynx, néanmoins elle ne décela pas le malaise qui étreignait le jeune homme.

– Tu es certes un homme et nous devons éviter ces familiarités à présent, mais personne ne nous voit !

Elle lui décocha un coup de poing dans la poitrine et ajouta :

– Et arrête de m’appeler petite fille ! Seulement quatre lunes nous séparent !

Jynx lui serra tendrement la main pour faire la paix.

– Comment va Luv’ku ?

– La douleur de la perte de Shin est pour le moment légèrement atténuée par les questions pratiques, mais je sais ce qu’elle ressent.

Jynx aussi était passé par cette période douloureuse. Dix ans auparavant, il avait perdu ses parents et Luv’ku l’avait élevé comme le fils qu’elle n’avait jamais eu. Maintenant adulte, Jynx pouvait se marier avec une femme du clan de Luv’ku et y rester… ou bien partir en épousant une femme d’un autre clan. Il avait déjà fait son choix et espérait secrètement que ses sentiments soient partagés par Neï. Il attendrait qu’elle ait accompli son imago pour faire sa demande.

– Je vais ramener Sih à Eam, dit Neï. La cérémonie de Kokopelli va débuter.

Elle se pencha pour prendre délicatement le nouveau-né toujours endormi sur son lit de mousse, attrapa la main de Jynx et l’entraîna vers le camp.

Chapitre 7

La cérémonie de Kokopelli était d’une importance capitale pour le peuple K’awil. Elle consistait à invoquer les esprits en vue de favoriser toutes les récoltes. De retour au camp d’été, Neï ne fut pas surprise de constater qu’une certaine excitation régnait autour du gigantesque brasier.

La jeune fille, en s’asseyant, observa Jynx du coin de l’œil. Il n’était parti que depuis deux lunes, mais une certaine sagesse se lisait dans son regard, accentuant la douceur qui émanait de tout son être. Un détail qui aurait dû la frapper lui sauta aux yeux. Jynx n’avait plus sa longue chevelure noire soyeuse qui lui descendait auparavant au milieu du dos, comme tous les jeunes garçons la portaient. Grossièrement taillés en une coiffure hirsute, effleurant à peine ses larges épaules dépouillées de toute décoration, ses cheveux signalaient l’arrivée d’un nouvel homme au sein du peuple K’awil.

Neï se traita d’idiote de ne pas avoir remarqué tout de suite ce détail qui annonçait la réussite totale de son ami à l’Argynnis. Elle le trouva beau et fut très émue de ce sentiment qui lui réchauffait le ventre.

– Jynx ! s’exclama Luv’ku. Viens dans mes bras, homme !

Ix Chel cracha dans les flammes. Ses prunelles affichaient un mécontentement mêlé d’une lueur de satisfaction.

– Vous avez tous décidé de me tuer au travail !

Neï masqua un sourire. La vieille sorcière, en plus des cérémonies d’adoption et de Kokopelli, allait maintenant devoir mettre en place celle pour accueillir Jynx dans le monde des adultes. Ix Chel maugréa tout en s’éloignant vers sa maison.

– Ix Chel ! la héla joyeusement Lik. La cérémonie d’accueil de Jynx dans le monde des adultes peut attendre !

L’ancêtre ne se retourna pas. Elle se contenta de hausser les épaules et de cracher à trois reprises.

– C’est bien que Jynx soit de retour aujourd’hui, remarqua Dah alors que Neï s’asseyait à ses côtés. Il va pouvoir te soutenir.

Ix Chel, de retour, posa près du feu un panier dans lequel des racines d’ourzau étaient entassées. En se redressant, elle fit signe à Jynx de s’approcher.

– Reste là, ordonna-t-elle en désignant le sol de l’index.

Jynx adressa un clin d’œil amusé à Neï qui se détendit instantanément. Il resta planté près du panier, droit et la tête haute. Ix Chel fronça les sourcils et ses yeux se rétrécirent. Elle scruta un moment le nouvel adulte pour chercher une quelconque trace de moquerie, lequel avait visiblement du mal à se retenir d’éclater de rire. La vieille sorcière marmonna une série de phrases inintelligibles, puis vissa son regard dans celui de Jynx.

– Je ne verrais pas les signes, je dirais que tu n’as pas atteint l’imago ! maugréa-t-elle en lui donnant un coup de bâton sur la tête. Comporte-toi donc correctement !

Le sermon de la sorcière accentua le fou rire contenu de Jynx. Fou rire qui gagna Neï et elle se détourna vivement pour masquer son visage en respirant profondément pour tenter de retrouver son calme. Ce ne fut pas difficile. Devant elle avançait un groupe d’hommes, peints en blanc des pieds à la tête et exhibant des serpents enroulés autour de leur cou, ils pénétrèrent dans l’A’vik, le cercle sacré, cerné par des femmes coiffées de fleurs-lune. Le gigantesque brasier les habillait d’une lumière presque irréelle, vêtement d’ombres mouvantes.

Ix Chel para le sommet de son crâne avec la dépouille d’un K’ya dont les ailes enveloppèrent ses joues. Sa silhouette inquiétante se tourna vers l’assemblée. D’un geste, elle ordonna à Jynx de s’asseoir. Cette fois, il ne sourit pas et obéit. Tous les jeunes enfants du clan participaient à la cérémonie de Kokopelli. Portant chacun deux lourds récipients, l’un en terre, l’autre en verre, celui-ci en forme de courge séchée et percé de minuscules trous, ils rejoignirent les hommes qui s’étaient postés aux abords d’une minuscule parcelle de terre fraîchement labourée, symbolisant les champs.

Le roulement d’un tambour enfla. Les femmes soulevèrent des paniers remplis de mauvaises herbes et de racines. Elles entrèrent dans le cercle sacré, en dansant et tournant sur elles-mêmes, tandis que les hommes taquinaient les serpents qui se mirent à siffler.

D’un seul mouvement, elles vidèrent le contenu des paniers dans les flammes ondulantes qui crépitèrent, et une multitude de lucioles s’éparpillèrent dans l’air. Accompagnées par les battements lancinants, doux, espacés des tambours, telles les palpitations régulières d’un cœur.

Accroupis, les enfants soufflèrent dans les courges de verre pour faire goutter l’eau qu’elles contenaient dans les récipients en terre placés en dessous. Ceux-ci se remplirent du chant de l’eau. À chacune des respirations des tambours, un accord cristallin se faisait entendre.

Lorsque les courges de verre furent vides, les tambours se turent.

Neï eut l’impression que le silence allait reprendre possession de l’A’vik. Seulement, les serpents ne l’entendaient pas ainsi, tant agacés par les gestes et les taquineries des hommes, lesquels, avec leurs corps, formèrent un carré dans lequel ils posèrent les reptiles. La barrière de leurs jambes empêchait de distinguer correctement la scène, mais l’agitation qui régnait stimulait l’imagination.

Ix Chel les rejoignit.

À son cou pendaient quatre sacs de peau de différentes couleurs qui effleuraient sa poitrine. Elle plongea la main dans l’un d’eux et, d’un geste sec, aspergea d’une poudre rouge le dos des hommes tournés vers l’ouest.

Elle répéta le même geste avec les trois autres sacs pour les côtés restants du carré humain.

Poudre noire pour le nord.

Poudre blanche pour le sud.

Poudre jaune pour l’est.

Les quatre points cardinaux ainsi honorés, les enfants se levèrent en prenant leurs récipients de terre de nouveau pleins d’eau et marchèrent en rang vers la parcelle de terre où patientaient les femmes, un long bâton dans la main gauche et une graine dans la main droite. Le bâton s’enfonça en tournant quatre fois dans la terre meuble, les graines furent jetées dans le trou ainsi formé. Les enfants versèrent un peu d’eau sur chacune d’elles puis rebouchèrent les orifices en formant de petits dômes qu’ils arrosèrent copieusement.

Alors, les hommes libérèrent les serpents en psalmodiant.

– Que du monde antérieur, les Anciens continuent de veiller sur nous, implora Ix Chel en agitant un bouquet de plantes vers les reptiles en fuite.

Les esprits allaient être avertis par les serpents qu’ils devaient aider le peuple K’awil à obtenir des récoltes importantes. Apporter la pluie et le soleil. Limiter les dégâts des nuisibles.

Neï s’étira. Rester dans la même position devenait douloureux et elle commençait à avoir faim. Discrètement, elle se massa le haut des cuisses jusqu’à ce que son esprit se détache totalement de la cérémonie.

Un puissant coup de coude la ramena brutalement dans la réalité. Assis à la place de Dah, Jynx la regardait avec insistance, une lueur espiègle au fond de ses prunelles sombres.

– Es-tu prête, Neï, fille de Yon, à franchir la deuxième étape de l’Argynnis, celle de l’imago ? demandait Ix Chel.

La vieille sorcière se tenait debout devant elle. Sa voix sourde signalait son impatience. Neï se redressa en grimaçant, le sang semblait ne plus arriver à ses pieds, e elle se dandina pour supporter la douleur. Ix Chel soupira, excédée.

– Oui ! s’exclama Neï. Oui, je suis prête !

– Enfin… grommela la vieille sorcière.

Elle cracha par terre un morceau de racine qu’elle avait entre les dents, puis le fixa longuement. Neï se demanda si Ix Chel attendait un signe de ce bout informe et luisant de salive. Elle observa la vieille femme, ses épaules voûtées, le sommet de son crâne débarrassé de la dépouille du K’ya, ses mains creusées d’une kyrielle de sillons profonds. Lorsque Ix Chel releva la tête, Neï frémit sous le regard plein de vie qui plongea dans le sien, si brillant qu’il démentait l’usure corporelle de la sorcière.

Ix Chel fouilla dans les replis de sa tunique, en sortit une petite bourse de peau, vierge de toute inscription ou dessin, fermée par une lanière d’ourzau, et Neï se baissa pour que l’ancêtre puisse la lui passer autour du cou.

– Cette amulette est précieuse. Elle contient ce qui est nécessaire à ton esprit pour franchir l’étape de l’imago. Si tu échoues, elle me revient ; une autre sera confectionnée pour un second essai. Si tu réussis, elle ne devra jamais quitter le creux de ta poitrine. Nous la peindrons aux couleurs de ton totem, une fois que tu l’auras rencontré.

Contrairement à ce qu’elle s’était imaginé, Neï n’en ressentit aucune joie. Elle qui attendait pourtant cet événement avec tant d’impatience ! Toutefois, la douleur de ne pas le partager avec sa sœur était trop vive, grignotant son bonheur de devenir bientôt adulte.

Elle resta un long moment en retrait.

Tout le clan s’amusait, dansait, mangeait, jouait. Même Jynx.

Surtout Jynx.

C’était un peu sa soirée, maintenant qu’il faisait partie du monde des adultes, tout comme Dah, et Neï n’avait pas l’autorisation de s’approcher de lui, ne serait-ce que pour chercher le moindre réconfort.

Un monde les séparait.

Celui de l’enfance.

Mais plus pour longtemps…

Chapitre 8

La nuit fut longue en réjouissances et courte en repos. Quand Neï se réveilla après seulement deux heures de sommeil, la couche de Luv’ku était déjà vide.

Elle se prépara et se coiffa tant bien que mal. Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, elle tomba nez à nez avec Ix Chel, immobile devant sa porte.

– Luv’ku est retournée à la montagne du Soleil, elle t’embrasse, et nous avons à parler, toi et moi, annonça-t-elle après avoir craché.

– J’ai du travail aux champs, dit la jeune fille. Ce soir ?

– Maintenant.

Le ton était sans appel. Neï suivit l’ancêtre à contrecœur jusque chez elle. D’autorité, elle eut une tasse fumante entre les mains qu’elle renifla en tentant de masquer une grimace de dégoût.

– Bois.

– Pourquoi ?

– Cela t’aidera à replonger dans ton cauchemar.

– Mon cauchemar ?

Ix Chel lui lança un regard moqueur.

– Tu sais très bien de quoi je parle. Il est très important que j’en sache davantage.

– Mais enfin ! Ce n’est qu’un cauchemar ! Et puis comment le sais-tu ? Je n’en ai parlé à personne !

– Pas besoin d’en parler, Neï, fille de Yon. Les esprits m’ont avertie. Allez ! Bois !

Neï s’exécuta. Elle bloqua sa respiration pour avaler d’une traite le liquide chaud et amer, soulagée de ne pas vomir, malgré l’amertume incrustée dans ses muqueuses qui lui soulevait l’estomac.

Chancelante, elle s’assit.

– Laissons la plante agir. Dans un moment, ta vision se brouillera et un flot de souvenirs envahira ton esprit. Tu ne devras pas t’y opposer. En attendant, peux-tu m’expliquer pourquoi tu as laissé le corps du K’tioni pourrir sans aucun respect ?

Cette fois, Neï afficha franchement sa surprise. Comment cette sorcière pouvait-elle être au courant de tant de choses ? Elle en éprouva un certain malaise, comme si elle avait été épiée, néanmoins une profonde admiration pour les dons de Ix Chel balaya ce sentiment.

– Le monstre voulait me dévorer et…

– Ce n’est pas d’avoir sauvé ta vie que je te reproche, mais de ne pas avoir respecté cet être vivant en abandonnant sa dépouille aux mâchoires affamées des autres animaux. Qui plus est sur la montagne Sacrée. Tu connais les rites.

– Mais…

– Tu as offensé les esprits ! coupa encore Ix Chel d’une voix sourde. Tout mort a droit au respect, qu’il soit ennemi ou pas. C’est une vie que tu as arrachée à ce monde ! Tu iras réparer ta faute.

La vieille sorcière fourragea dans un panier débordant de plantes, de racines et de boutons de fleurs séchées où elle dégagea un fin bout de bois dont elle arracha consciencieusement l’écorce. Elle en fit une petite boule qu’elle logea sous sa langue.

Neï n’arrivait plus à suivre du regard les gestes de l’ancêtre.

Ses paupières picotaient.

Ses mains et ses pieds s’engourdissaient.

– Allonge-toi.

Neï obéit avec plaisir.

Elle posa sa tête sur une pile de peaux soyeuses et ferma les yeux.

Ses sens s’ouvrirent alors à tout ce qui l’entourait.

Elle pouvait percevoir chaque mouvement, chaque vibration, jusqu’à la sève qui coulait dans les plantes entreposées dans un coin, jusqu’à l’esprit de chaque animal, empaillé pourtant, évoluant dans le monde antérieur, jusqu’aux crissements d’un insecte qui cavalait sur une poutre du plafond.

Un doux parfum inconnu lui chatouilla les narines. Un parfum venu d’ailleurs.

Des cris, des chuchotements, des bruissements flirtaient à ses oreilles.

Neï prit peur. Elle voulut se relever, mais une main sur son front l’en empêcha.

La voix de Ix Chel se coula dans ses tympans. Chantante.

Neï se laissa bercer par cette mélodie nouvelle. Des bribes de son cauchemar ressurgirent dans son cerveau : l’anéantissement des T’surs par le feu.

Le chant de Ix Chel s’intensifia. Plus rapide. Aux sonorités plus dures.

Sa main descendit sur les paupières de Neï, les empêchant de s’ouvrir et interdisant par la même occasion toute intrusion extérieure dans son moi profond.

La jeune fille voulut se dégager de cette emprise, mais son corps ne répondait plus.

Une fumée âcre s’insinua dans ses narines, piquant ses sinus.

Des images atroces consumaient son cerveau.

Des T’surs se transformaient en torches vivantes et périssaient en hurlant dans les flammes qui grignotaient inexorablement la Terre.

Neï avait trop chaud, au point d’avoir la désagréable impression de se trouver au centre de cet enfer. Ses vêtements étaient trempés, sa coiffure défaite tant elle se débattait. Des perles de transpiration gouttaient de ses tempes. Elle ouvrit la bouche et la referma convulsivement, tel un poisson échoué sur la berge.

Ses paupières frémirent. De la lumière passa au travers.

Elle hurla et les flammes s’éteignirent d’un coup.

Les T’surs disparurent.

Tout redevint calme dans son esprit, comme si son propre hurlement avait eu le pouvoir de chasser le cauchemar.

Quand Neï osa ouvrir les yeux, il lui fallut un certain moment pour se rappeler où elle se trouvait. À ses pieds, elle aperçut Ix Chel se tenant à genoux, ses longs cheveux blancs encadrant son visage masquaient son expression, mais les tremblements de son corps ne trompèrent pas la jeune fille.

La vieille sorcière pleurait.

En silence.

Elles restèrent ainsi toutes deux prostrées, trop secouées pour sortir de leur mutisme.

Dehors, le cri perçant d’un K’ya rompit cette inertie pesante.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Neï d’une voix pâteuse.

Ix Chel frissonna.

– Tu as vu la destruction d’une partie de notre Terre Mère par les T’surs, des années avant ta naissance. Le Grand Chamboulement.

Alors que la vieille sorcière se relevait, ses articulations craquèrent. Elle marcha, le dos voûté, jusqu’à une cruche et servit deux tasses d’une eau fraîche que Neï accepta avec plaisir.

Une fois désaltérée, Ix Chel lança :

– J’ai bien peur que cette vision annonce l’arrivée des T’surs sur notre territoire pour nous anéantir… Si elle t’envahit de nouveau, ou une autre du même genre, avertis-moi immédiatement. Je vais en parler à Lik, mais garde ça pour toi.

Neï acquiesça en hochant la tête.

– Tu peux partir maintenant.

Neï se redressa avec précaution, s’attendant à avoir des vertiges, mais non.

Au moment de franchir la porte, la voix de l’ancêtre l’arrêta :

– Pense à débarrasser l’entrée de la grotte aux écailles des restes du K’tioni. Tu devras les ensevelir sous des roches et y planter une fleur de Croll pour apaiser les esprits du monde antérieur.

Glacée jusqu’aux os par la clairvoyance impressionnante de Ix Chel, Neï souffla un faible « oui » et sortit. Elle cueillit la fleur demandée près du bassin, en prenant bien garde de ne pas abîmer ses racines, puis, de retour dans l’atelier de sa sœur, elle s’équipa pour accomplir la tâche que lui avait imposée la vieille sorcière.

Chapitre 9

Sur le chemin de la grotte aux écailles, Neï ne se soucia pas de la beauté du paysage, tellement elle était absorbée par ce qu’elle venait de vivre chez Ix Chel et par tout ce qui lui était arrivé en si peu de temps.

Elle avait tant de choses à accomplir ! Réussir tout d’abord son imago, poursuivre l’activité d’armurière de sa sœur, surveiller ses rêves ou ses visions et en parler à Ix Chel, se préparer à son futur rôle de cheffe de clan, effectuer des recherches sur son père… et apprendre à vivre sans Shin.

Neï soupira. Elle regrettait le temps de l’insouciance. Le temps où sa sœur la dorlotait et la protégeait. Infiniment lasse, elle franchit la dernière barrière de roches qui la séparait de l’entrée de la grotte aux écailles. Le W’amu n’y étant pas, elle aurait le temps de nettoyer l’antre tout en récoltant les écailles, elle choisirait les meilleures pour la fabrication de pointes de flèche et de lames. Comme sa sœur auparavant.

Son pied accrocha une racine et elle manqua de s’affaler de tout son long sur la carcasse du K’tioni dont la dépouille avait été largement grignotée. Des insectes grouillaient sur les chairs pourrissantes et la puanteur qui s’en dégageait lui leva un haut-le-cœur, mais elle devait bien se résoudre à effectuer le rituel, sinon la colère des esprits s’abattrait sur tout le peuple K’awil. Elle s’en voulut de ne pas s’être occupée du fauve mort le jour même et elle en voulut encore plus à Ix Chel de lui avoir demandé d’exécuter une chose pareille.

Du regard, elle chercha un moyen de déplacer le cadavre sans y mettre les mains. Rien. Elle l’enjamba pour aller fouiller dans la grotte du W’amu et découvrit une vieille carapace de tortue qui ferait très bien l’affaire. Elle s’en servit comme d’une pelle pour rassembler les restes du K’tioni et les entasser dans un endroit reculé, puis elle ramassa de nombreuses pierres et en recouvrit la dépouille.

Un long travail fastidieux qui l’amena jusqu’au milieu de l’après-midi. Ses mains étaient couvertes d’égratignures, et la poussière se mêlait à la sueur sur son visage. Exténuée, Neï acheva sa mission en plantant la fleur de Croll et l’arrosant.

Enfin seulement, elle s’installa à l’entrée de la grotte, goûtant au soleil sur sa peau et à la tranquillité du lieu, mais elle ne devait pas rester à paresser, le W’amu allait rentrer et elle voulait que son antre soit propre à son arrivée.

À première vue, l’endroit paraissait minuscule, tout du moins par rapport à la taille du monstre, et semblait n’avoir d’autre issue que l’entrée. Le sol était jonché de vieilles écailles, d’excréments et de restes d’écorces. Neï confectionna un balai avec des branchages et nettoya le sol, puis elle se protégea les mains avec de larges bandes de cuir, comme le lui avait conseillé le W’amu, et récupéra les vieilles écailles.

Elle s’installa sur la corniche et observa son butin en forçant son esprit à se remémorer les conseils de sa sœur pour choisir les meilleures écailles, mais ce n’était pas si simple. Tout ce qu’elle avait sous les yeux lui convenait, mis à part une poignée d’écailles bien trop vieilles et usées qu’elle jeta instinctivement.

Neï resta un moment indécise.

Mais le mieux n’était-il pas de faire ses propres expériences ?

Elle s’étira, se leva pour aller ranger son balai au fond de la grotte, et, avec stupeur, découvrit un passage assez étroit dans la paroi sombre. Vers où menait-il ?

Un bruit sourd la fit sursauter et elle se retourna d’un bloc.

La silhouette massive du W’amu se découpait dans la lumière de l’entrée.

– C’est moi ! prévint aussitôt Neï d’une petite voix. Neï, fille de Yon, sœur de Shin.

– J’ai reconnu ton odeur, la rassura le W’amu.

– Où sont tes petits ?

– Dehors. Ta présence les perturbe.

Le monstre examina sa tanière.

– Merci, tu as fait du bon travail.

Neï répondit par un sourire.

Le W’amu sortit pour revenir aussitôt avec sa progéniture. Les petits ne quittaient pas leur mère d’une semelle. Craintifs, ils contournèrent largement les jambes de Neï pour s’affaler dans un renfoncement de la grotte, là où ils avaient apparemment l’habitude de dormir.

– Ils ont peur de toi, mais ça leur passera une fois que ton odeur leur sera familière.

Le W’amu s’allongea près des petits.

– Une question te ronge, Neï, sœur de Shin. Pose-la.

– En nettoyant ton antre, j’ai découvert un passage. Où mène-t-il ?

– Je ne sais pas. Je suis bien trop imposante pour tenter d’y entrer. Par contre, ta sœur a poussé sa curiosité jusqu’au bout.

– Ma sœur ? s’étonna Neï. Mais elle ne m’en a jamais parlé !

– Je suppose qu’elle voulait te protéger.

– Me protéger… Mais de quoi ? Je ne comprends pas.

Le W’amu souffla. Une expiration longue et bruyante.

– Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Tu devrais peut-être rentrer.

Neï plissa les yeux, en proie à une vive réflexion.

– Tu sais quelque chose que tu ne veux pas me dire.

– Je te le dirai peut-être en temps utile, Neï, sœur de Shin.

Les lèvres de Neï se plissèrent en une moue boudeuse.

– Puisque c’est ainsi, je reviendrai explorer moi-même ce qu’il y a derrière ce trou.

– À ta guise.

– Me donnes-tu la permission de venir avec un ami ?

– Dans ce cas, arrange-toi pour que je ne sois jamais là.

Neï ouvrit la bouche, mais le W’amu ne lui laissa pas le temps de répliquer :

– J’avais entièrement confiance en Shin. Tu es sa sœur, par conséquent tu as aussi droit à toute ma confiance, mais ça s’arrête là. Alors ne me déçois pas, Neï, sœur de Shin.

– Je comprends et te remercie du fond du cœur. Je viendrai avec Jynx, un très grand ami depuis toujours gentil et respectueux.

Elle se tordit les doigts nerveusement.

– Tu me diras de quoi ma sœur voulait me protéger ?

Le W’amu se tourna contre la paroi de la grotte, montrant par là que toute discussion devenait inutile.

Neï haussa les épaules et sortit de l’antre.

DEUX NOUVEAUX CHAPITRES :

Chapitre 10

À son retour dans le clan des agriculteurs, Neï avait réussi à voir Jynx discrètement pour le convaincre de l’accompagner dans l’exploration de ce passage découvert dans l’antre du W’amu. Cela ne s’était pas fait sans mal, car il leur était interdit d’être ensemble tant que son imago n’était pas accompli, mais malgré quelques réticences, le jeune homme avait toutefois accepté.

Au petit matin, alors que Neï hésitait à se lever, des coups frappés à la porte de l’atelier de sa sœur résonnèrent.

Elle se raidit mais ne bougea pas.

– Ouvre-moi ! ordonna la voix de Ix Chel en tambourinant de nouveau sur le battant.

Neï se frotta les yeux pour en chasser le voile de sommeil qui s’accrochait obstinément. Elle crut que son crâne allait exploser alors que la sorcière continuait de frapper.

– J’arrive, dit-elle d’une voix rauque.

Elle enfila rapidement sa tunique et traîna les pieds jusqu’à la porte qu’elle déverrouilla.

– Depuis quand t’enfermes-tu ainsi ?! s’exclama Ix Chel en pénétrant dans la maison.

– Je crois que je l’ai fait machinalement.

– Hmmpf…

Ix Chel cracha dans les cendres du foyer.

– Il faut trouver une solution.

– Une solution ? Pourquoi ?

– Tu ne vas pas pouvoir concilier ton travail dans le clan des agriculteurs avec ton besoin d’exploration.

La jeune fille fronça les sourcils pour masquer son trouble. Cette sorcière était incroyable !

– Ne joue pas les innocentes avec moi, Neï, fille de Yon ! J’ai vu Jynx.

Neï encaissa la révélation, en se demandant toutefois si la sorcière ne divaguait pas. Un coup sec s’abattit sur son crâne.

– Aïe ! s’écria Neï, fixant le bâton de Ix Chel qui reprenait place le long du corps de la vieille femme.

– Ne doute pas de mes visions ni de mes paroles, Neï, fille de Yon ! Effrontée !

Ix Chel fit le tour de la maison en reniflant avec un air de dégoût.

– Ta sœur entretenait mieux son atelier que toi. Aère un peu ! Ça pue le fauve ici !

Elle cessa de marcher pour se planter sous le nez de Neï.

– J’attendais que tu viennes me parler de ton projet d’exploration avant que tu en fasses part à Jynx. Je te pensais plus intelligente.

Neï se mordit la lèvre inférieure tandis qu’Ix Chel la fixait intensément.

– Pourquoi me mens-tu, Neï, fille de Yon ?

– Mais je ne te mens pas !

– Tu préfères faire tes coups en douce plutôt que d’en discuter avec moi !

Neï soupira, excédée. Ix Chel est aussi têtue que la femelle W’amu ! Ah ! Elles s’entendraient bien toutes les deux !

L’extrémité du bâton lui frôla le sommet du crâne. Neï avait prévu le coup et s’était penchée en arrière à temps.

– Ne me compare pas à cette grosse herbivore ! Quelle insulte !

La jeune fille étouffa un rire, alors qu’une lueur amusée traversait le regard de Ix Chel.

L’atmosphère se détendit subitement.

L’ancêtre posa son regard sur la porte.

– Lik, dit-elle simplement.

À peine avait-elle prononcé ce mot que le visage de la cheffe apparut dans l’entrebâillement.

– Tu as fini avec Neï ? Le groupe des apprentis s’apprête à partir au champ.

– Elle sera exemptée des travaux aux champs pendant un moment.

– Pourquoi cela ? Elle est malade ?

–Elle vient vivre chez moi, j’ai besoin d’elle.

Neï eut un hoquet de surprise.

– Très bien, acquiesça Lik. De toute façon, vu les événements, son statut d’apprenti agriculteur dans mon clan n’a plus guère de sens.

– Et une fois qu’elle aura passé l’imago, je lui enseignerai le pouvoir des plantes, ajouta la vieille sorcière.

Neï écoutait la conversation, abasourdie. Ix Chel lui autorisait un savoir puissant auquel aucune future cheffe n’avait eu accès jusque-là !

– Tu te trompes, Neï, fille de Yon. À l’époque des Anciens, il n’était pas rare de voir les cheffes cumuler les fonctions et les pouvoirs les plus puissants.

Une fois Lik parti, l’ancêtre ajouta :

– Tu t’installes donc chez moi. Cela fera moins jaser si quelqu’un te surprend en compagnie de Jynx, ainsi le clan se dira que je t’en ai donné l’autorisation.

Neï resta sans voix. De toute évidence, ce qui se tramait au cœur de la montagne Sacrée devait avoir une extrême importance pour que Ix Chel détourne ainsi les coutumes.

Chapitre 11

Neï passa donc la matinée à transférer ses affaires dans la cabane de la vieille sorcière. Elle était à la fois ravie d’entrer dans l’intimité de Ix Chel et triste de ne pas rester dans l’atelier de sa sœur, mais elle avait conscience que c’était provisoire.

Quand le premier groupe des apprentis revint du champ pour un repos bien mérité, elle bouclait son sac où elle avait rangé tout ce qui lui serait nécessaire pour son expédition.

– Tu as fini ton déménagement ? demanda Ix Chel en entrant.

– Oui.

Elle détailla le sac que Neï serrait sur son ventre.

– À l’intérieur, ajouta la jeune fille, il y a tout le nécessaire pour explorer le passage au fond de la grotte du W’amu.

– Sois prudente, dit simplement l’ancêtre en levant la main vers la porte, lui signifiant qu’elle pouvait partir.

Après avoir plaqué une bise sur sa joue fripée, Neï se sauva sous les grognements de Ix Chel. Elle n’avait pas le temps de passer voir Sih et la culpabilité la rongeait, toutefois elle se promit de s’occuper de sa nièce dès son retour.

Elle rejoignit Jynx, qui patientait à mi-chemin avec l’air d’un gamin qui s’apprête à faire une bêtise, et le dépassa sans mot dire. Il lui courut derrière, lui tapa sur l’épaule et accéléra.

– Le dernier arrivé au carrefour des Trois Esprits laissera à l’autre sa part de viande ce soir ! lança-t-il, loin devant.

– Tu triches ! Tu as pris beaucoup trop d’avance !

Jynx éclata de rire, mais ne ralentit pas pour autant.

Neï sourit.

De toute façon, elle allait encore gagner. Elle excellait à la course, même en terrain difficile…

Surtout en terrain difficile.

Elle remonta sa légère tunique de peau qu’elle coinça dans sa ceinture et s’élança. Les jambes à l’air libre, Neï avait l’impression de voler. Son souffle et son rythme cardiaque s’épousant en un accord parfait, elle pouvait ainsi courir des heures.

Elle prit un raccourci sur la droite, escalada agilement plusieurs rochers, sauta, regrimpa, s’arracha la peau des mollets sur des plantes épineuses en s’insinuant dans un minuscule passage entre les fourrés et, lorsqu’elle déboucha au carrefour des Trois Esprits, Jynx n’y était pas encore.

– J’aimerais bien savoir comment tu te débrouilles pour toujours gagner alors que tu pars avec un temps de retard ! ahana-t-il lorsqu’il arriva au bout de plusieurs minutes.

Il était épuisé et tentait tant bien que mal de masquer sa faiblesse. Neï lui donna une grande claque dans le dos.

– Assez joué, nous arrivons sur le sentier qui monte à la grotte aux écailles, annonça-t-elle, le visage sérieux.

– Hé ! s’écria Jynx. Tu échanges les rôles ! C’est moi l’adulte !

Neï haussa un sourcil tout en esquissant une grimace.

– Sauf qu’à partir de maintenant, tu es sous ma responsabilité.

Ils avaient repris leur progression, et Jynx marchait dans les pas de la jeune fille.

– Ah… si tu avais déjà passé ton imago, cela nous faciliterait bien les choses !

Neï se retourna d’un bloc, l’œil sévère.

– Il est inutile de mettre du miel dans ta bouche ! Nous ne sommes pas là pour parler de nous ni de notre avenir. Respecte nos coutumes !

Les joues rougies tant par l’effort que par la remontrance, Jynx fixa son amie comme s’il la voyait pour la première fois.

– Tu as à peine commencé ton séjour chez Ix Chel que tu lui ressembles déjà ! dit-il enfin.

Neï remua imperceptiblement les lèvres, ruminant la phrase acerbe qui menaçait d’en sortir.

– Désolé, lâcha Jynx. Décidément, je fais tout de travers.

– Tout, en effet. Tu n’as pas pu tenir ta langue lorsqu’elle t’a interrogé.

– J’aurais bien aimé t’y voir, tiens ! De toute façon, elle avait deviné ton intention avant de me questionner. Elle te connaît trop bien.

– Le problème est réglé, éluda Neï. Elle ne me désapprouve pas, c’est déjà ça, mais le prix à payer est fort : vivre chez elle !

Jynx regarda son amie d’un air sceptique. Il percevait plus d’excitation dans sa voix que de résignation.

Ils progressèrent en silence jusqu’à ce que Neï s’arrête enfin.

– On y est, dit-elle en sortant les fleurs-soleil de son sac.

Pendant que la jeune fille dépliait les pétales d’obsidienne, Jynx, qui venait sur la montagne Sacrée pour la première fois, observa le panorama à ses pieds. La forêt s’étalait généreusement, offrant un tableau émeraude dont les nuances changeaient au gré du souffle du vent et du soleil espiègle. Le scintillement de la rivière où nichait le camp d’été se discernait à peine entre les frondaisons luxuriantes des hauts arbres protecteurs.

– C’est vraiment magnifique ! s’exclama-t-il.

Neï acquiesça d’un mouvement de tête distrait puis elle sortit le matériel de son sac.

– J’ai prévu des cordes, des pics, des crochets, du cuir pour nous protéger les genoux, les coudes et les mains… Jynx ! Tu m’écoutes ?

Le jeune homme sourit.

– Tu m’épates. Moi, je n’ai emporté que des galettes et des fruits.

– Pas d’arme ?

– Tu m’avais dit qu’il n’y avait aucun danger.

Neï écarta les bras.

– Je ne sais pas ce qu’on va trouver derrière ce passage.

Elle sortit deux lames courtes de sous sa tunique. Deux lames noires au tranchant redoutable qui n’absorbaient pas la lumière, larges comme trois doigts et pas plus longues que la diagonale de la paume de sa main.

– Des lames en écailles de W’amu ! Où as-tu eu ça ? s’exclama Jynx, ébahi.

– Je les ai fabriquées l’année dernière sur les conseils de ma sœur. Mais assez bavassé, enroule cette corde autour de toi et prends quelques pics et crochets dans ton sac.

Le jeune homme lui lança un regard étrange, puis il haussa les épaules.

Avec les bandes de cuir épais, ils protégèrent les endroits les plus vulnérables de leur corps et, les fleurs-soleil disposées sur leur tête comme des chapeaux, les pétales enserrant parfaitement leur crâne, ils pénétrèrent dans la grotte du W’amu en se dirigeant vers le fond.

– Pouah ! Ça ne sent pas très bon là-dedans ! remarqua Jynx.

– Il faut que je la nettoie. Je le ferai au retour.

Ils contournèrent un tas d’excréments, évitèrent de marcher sur les écailles éparpillées et s’arrêtèrent devant une petite faille située à trente centimètres au-dessus du sol, pas plus large que deux torses d’enfants. Neï se pencha. La fleur-soleil éclaira un goulet qui descendait légèrement vers une faible luminosité.

– Je passe devant, décida-t-elle.

Elle cala son sac sur le dos et s’engagea, bras en avant, par l’ouverture, Jynx à sa suite. Elle se félicita d’avoir songé aux protections de cuir, la roche s’effritait en copeaux pointus et coupants. Ils rampèrent ainsi sur une dizaine de mètres. Le goulet déboucha sur un puits vaguement éclairé en contrebas. Des pics et crochets étaient plantés dans la paroi, permettant une descente aisée. Neï fut émue en songeant que c’était sa sœur qui avait tout installé. Elle s’agrippa à deux crochets, extirpa son corps du goulet et se balança un moment dans le vide avant de trouver un pic avec son pied droit. Elle commença sa descente, et quand elle toucha le sol, elle eut l’impression qu’une puissante énergie venue du plus profond de la montagne Sacrée se propageait dans ses jambes.

– Shhhh, siffla Jynx qui avait atterri à ses côtés.

Au-dessus de leurs têtes, par une trouée pas plus grande que deux mains jointes, un rayon de soleil se glissait pour nimber la nouvelle grotte d’une lumière chargée de particules. L’endroit était humide et plusieurs flaques d’un noir scintillant s’étalaient de-ci, de-là.

Imitée par Jynx, Neï fit le tour des lieux pour examiner chaque recoin, contournant quelques colonnes naturelles érodées par le temps, qui se dressaient, semblant soutenir le plafond.

– Il n’y a pas d’autre issue, chuchota Jynx après un long moment.

Dépitée, Neï garda le silence. Elle continua malgré tout son exploration, en proie à un découragement qui enflait à mesure que le temps passait.

– Nous devrions repartir, conseilla Jynx qui s’était assis sur une roche plate.

Il grignotait du bout des dents une galette de pignons.

– Non ! s’écria Neï en se plantant devant lui.

Sa voix se répercuta sur les parois dans un écho assourdissant.

– Non, répéta-t-elle cette fois dans un murmure. Le W’amu m’a dit que ma sœur avait exploré les entrailles de la montagne Sacrée et qu’elle ne m’en avait jamais parlé soi-disant pour me protéger, et je ne vois rien ici qui s’apparente à un danger. Alors, il y a forcément un passage.

Jynx soupira. Il avait froid, mal partout, et cet endroit lui donnait la chair de poule.

– Encore quelques instants, supplia Neï d’une voix enfantine.

– Quand le soleil fuira cette trouée, nous partirons, concéda-t-il.

– Merci…

Elle revint sur ses pas et fureta fébrilement. La lumière diffusée par la fleur-soleil s’amenuisait et la pénombre qui s’installait ne facilitait pas la recherche. Neï s’immobilisa soudain. Elle percevait un discret courant d’air dans ses cheveux, alors que la trouée où disparaissait le soleil se trouvait à l’opposé. Elle leva la tête. Presque imperceptible, un souffle lui caressa le front. Elle inspira profondément, l’odeur qui s’infiltrait dans ses narines ne correspondait pas à l’humidité ni au renfermé des cavernes.

– J’ai trouvé ! cria-t-elle à Jynx.

L’écho malmena leurs tympans, mais Neï était si excitée qu’elle ne s’en soucia pas. Elle recula. Ses yeux avaient beau fouiller le haut de la paroi, elle ne discernait aucune ouverture.

– Je sais que c’est là !

– Nous n’avons presque plus de lumière, inutile d’insister. Il faudra revenir.

– Attends !

Neï scruta une colonne proche et repéra plusieurs prises. Elle grimpa, aussi agile qu’un singe. À mi-hauteur, ses lèvres s’élargirent en un immense sourire. Un passage se trouvait bien là, dissimulé par une corniche en surplomb. Elle redescendit tandis que l’obscurité mangeait la grotte.

– La prochaine fois, je prendrai plus de fleurs-soleil et des torches. Ainsi, nous n’aurons pas ce souci d’éclairage.

– Quand comptes-tu revenir ?

– Demain ?

– Je ne serai pas libre. Après-demain.

– D’accord !

Sur le chemin du retour, malgré son épuisement, Neï trottait, parlait, riait.

Bientôt, elle allait percer à jour la découverte de sa sœur.

A suivre…