SUITE DE L’AVENTURE !

Au fil du temps, je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes..

Extrait 3
Le vieux sur la falaise

Chère lectrice, cher lecteur, avec un peu de retard, je vous livre le 3ème extrait d’un de mes romans…

Mais où sont passés la chaleur, le soleil et le printemps ? Quelle déception que ce mois de mai, les arbres fruitiers d’ordinaire si abondants à cette époque n’offrent qu’une misère, le froid perdure au point de devoir faire ronronner la grosse cuisinière à bois pour réchauffer les corps et les murs.
Alors pour conjurer le sort, j’ai choisi un roman qui, j’en suis certaine, fera venir l’été, si ce n’est au-dessus de nos têtes au moins dans nos esprits !

Direction la Bretagne !

{Le début de cette histoire a été imaginé à l’occasion d’un atelier d’écriture que j’ai effectué auprès des élèves sourds et malentendants de CM1/CM2 de l’école primaire de Ramonville (31), grâce à l’association Délires d’Encre à Labège (31).
Je dédie ce roman à ces jeunes écrivains en herbe : Eva, Marc, Elisa, Tomas, Rayan, Thébo, Jade, Ornella, Maéva, Jérémy, Emma, Oxana, Audran, Morgane et Lenny. Merci à leurs enseignantes, Prisca, Cathy et Marie-Paule.
Un merci tout particulier à Cathy Desplas à la tête de cette association qui œuvre pour la culture et l’accessibilité pour tous, ainsi qu’à la Fondation Bettencourt pour ses fonds qui ont permis ce beau projet.}

C’est parti pour l’extrait 3 :

LE VIEUX SUR LA FALAISE

(…)

Lundi, 10 h 30

Assise sur sa serviette, Malou contemplait la vie de l’océan : les vagues ourlées d’écume qui venaient lécher le sable ; les oiseaux marins qui planaient, plongeaient et remontaient avec une proie argentée dans le bec ; un bateau aux couleurs vives qui rentrait au port, et la ronde des mouettes à sa suite qui se chamaillaient les restes d’une gourmandise.

La fillette ne s’en lassait pas et goûtait à ce paradis sans retenue.

Antoine l’interrompit en lui glissant son carnet griffonné sous le nez.

« Mets de la crème solaire et ton chapeau, ordonnait-il. Reste tranquille le temps que j’aille me baigner, compris ? »

Elle acquiesça de la tête et tartina sa peau de lotion blanchâtre. Son frère s’élança dans le sable tiède en direction de l’océan reculé, qui berçait Caramel allongé sur un matelas pneumatique.

L’étale cédait sa place à la marée montante, et une légère brise masquait la morsure du soleil.

Malou referma le tube et s’essuya les mains sur sa serviette. Elle examina les alentours. Sur sa droite, elle compta trois personnes offrant leur corps déjà brûlé à l’ardeur de l’astre. Sur sa gauche, un amas de rochers bordait le pied d’une immense falaise.

Elle plissa les paupières. Un point rouge, à peine perceptible, l’attirait. Elle se leva, enfonça son chapeau jusqu’aux oreilles et se dirigea vers l’éboulis. Elle fit attention de ne pas marcher sur les algues durcies qui jonchaient la frontière entre le sable humide de la précédente marée et le sable sec. Les grains minuscules la chatouillaient entre les orteils.

Du coin de l’œil, elle aperçut les mouvements de bras désordonnés de son frère. Il criait. Elle le savait : il ouvrait la bouche grande comme une caverne, ses traits étaient figés par la colère et son corps s’agitait dans tous les sens. Elle lui fit un petit signe pour le rassurer, elle avait compris, elle ne s’éloignerait pas trop, puis elle reprit son exploration.

L’infime point rouge se révéla être un seau troué, usé par les intempéries et le ressac incessant. L’immense barrière de granite abritait une anse, protégée du vent d’ouest et jonchée de trésors à ramasser. Ravie, Malou poussa sa balade, le dos courbé et le visage penché. Elle ratissa chaque centimètre à la recherche d’un coquillage merveilleux, d’un caillou précieux.

Et le temps s’écoula.

Les ombres raccourcirent.

Le soleil atteignit son zénith et les vagues léchèrent les carcasses rocheuses immuables depuis des millénaires.

La minuscule crique se referma inexorablement sur Maddy-Lou.

Lundi, 11 h 30

— ’Toine ? interrogea Désiré, qui secouait sa serviette pour sécher les gouttes salées qui dévalaient de sa peau. Elle est où ta p’tite sœur ?

Antoine se redressa d’un bond. La main en visière, il scruta la longue étendue de sable ponctuée maintenant d’une cinquantaine de rectangles en éponge colorée.

— Elle était près de cette falaise tout à l’heure ! répliqua-t-il en désignant la masse déchiquetée que les vagues léchaient.

— T’es sérieux ? Tu ne t’en es pas inquiété depuis tout ce temps ?

— Quoi… maugréa Antoine. D’habitude, elle ne s’éloigne jamais.

— D’habitude ? répéta Désiré, interloqué. D’habitude… ça veut dire quoi ? C’est la première fois que tu l’amènes à la plage avec nous !

Antoine pâlit d’un coup.

— Il faut toujours qu’elle crée des problèmes !

Son air bougon masquait son angoisse.

— Panique pas, réagit Désiré qui n’était pas dupe. La crique a dû se refermer sur elle. Suis-moi.

— On va escalader ça ? geignit-il en pointant l’immense barrière de granite.

Désiré leva les yeux au ciel.

— Pas escalader ! On doit remonter par le sentier et emprunter le chemin des douaniers qui longe la falaise.

Il l’entraîna sans lui laisser le temps de renchérir, bifurqua sur un passage creusé par les promeneurs, franchit des marches en rondins puis, en se retournant pour s’assurer que son ami était bien dans son sillage, il désigna une piste balisée de fils de fer.

— Par là, nous aurons vu sur la crique entière.

La chaleur était écrasante et les deux adolescents transpiraient à grosses gouttes.

Mais Antoine n’en avait cure. Il fulminait intérieurement après sa sœur. Depuis sa naissance, il n’y en avait que pour elle ! Tout ça parce que sa mère avait contracté une maladie lors de sa grossesse qui avait provoqué une surdité profonde chez Maddy-Lou. En huit ans, il n’avait fait aucun effort pour s’intéresser à elle. Certes, il aidait occasionnellement ses parents, mais c’était toujours à contrecœur et en dernier recours. Ils insistaient de temps en temps pour qu’il apprenne à signer, mais il s’y refusait catégoriquement. Ce serait se rapprocher d’elle et, ça, il en était hors de question. Il lui en voulait obstinément d’avoir accaparé papa et maman.

Il se sentait parfois coupable d’avoir de telles pensées. Régulièrement, même. Mais c’était plus fort que lui.

Et aujourd’hui ? Elle disparaissait ! Les parents le tueraient s’il ne la ramenait pas saine et sauve !

Quand il surplomba enfin la minuscule anse, il poussa un long soupir de soulagement. Sa sœur était bien là, mais…

— Merde ! lâcha Désiré. Le vieux…

… Elle n’était pas seule.

Antoine fronça les sourcils. Malou était juchée sur le dos d’un homme aux cheveux de neige.

— Quoi, « le vieux » ?

— Appelle ta frangine ! éluda Désiré.

— Elle est sourde, tu as oublié ?

L’ancien agrippait les barreaux d’une échelle rouillée pour se hisser jusqu’au sommet.

— Merde ! Grouille-toi !

Les deux adolescents s’élancèrent en direction d’une maison en grande partie camouflée par de hauts sapins touffus. Antoine frissonna alors qu’une onde d’adrénaline lui glaçait les sangs.

(…)

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L’AVENTURE CONTINUE !

Au fil du temps, je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes..

Extrait 2
Mósa Wòsa

Chère lectrice, cher lecteur, il y a un mois, je vous proposais un extrait d’un de mes romans, voici le deuxième extrait…

Les belles journées se suivent, la douceur prend le pas sur le froid nocturne de ces derniers jours. Une serviette (ou pas), du sable ou de l’herbe, de l’ombre (ou pas), un roman entre les mains, une histoire qui s’ancre dans la tête…

C’est parti pour l’extrait 2 :

Mósa Wòsa

(…)

D’un puissant battement d’ailes, le rapace s’approcha de la forme étrange qui volait à vive allure, quelques mètres seulement au-dessus du sol. Il plana un long moment, surfant sur des courants ascendants, penchant la tête sur le côté pour mieux observer ce drôle d’oiseau sans ailes, aux pattes rondes et noires ramassées sous son ventre, dont la queue crachait une légère fumée blanche.

L’aigle était intrigué : l’animal, cyclope à l’œil violet, faisait un bruit étrange et semblait porter une proie sur son dos argenté. Une proie… ou plutôt, un humain ! Un humain dont la longue chevelure fine dansait dans les airs ; une plume, touche de sang et d’écume, se noyait dans les vagues sombres que créaient les mèches folles ; le pectoral d’os réverbérait les rayons du soleil, éblouissant le torse nu et bronzé de l’humain ; les jambes repliées, couvertes de peaux, serraient vigoureusement l’animal ronflant.

Le rapace replia ses ailes pour piquer droit sur la scène insolite, puis il adapta sa vitesse à celle de l’étrange volatile. L’humain leva la tête, fixa le rapace avec un grand sourire et, soudain, accéléra. L’aigle, comprenant enfin son erreur, s’éloigna, dédaigneux, de cet animal qui n’était qu’un engin construit par l’homme.

Mósa jeta un œil dans son rétroviseur où s’estompait la silhouette de l’oiseau de proie. Il aurait aimé faire la course avec lui, mais il était presque arrivé à destination. Au loin, plusieurs tonalités de vert enflaient rapidement. Après le désert aride qu’il avait traversé durant des heures, cette soudaine végétation luxuriante aurait troublé le plus averti.

Le jeune Indien ralentit l’allure de sa monture solaire pour mieux apprécier l’approche de son nouveau monde. La Techno-Cité, facilement repérable à la vapeur d’humidité qui s’en dégageait et à ses tours démesurées, tutoyait sur le ciel, telle une toile de maître plantée au beau milieu de nulle part. Au premier plan de ce tableau, l’aéropôle dessinait de ses lumières saphir une frontière insolite.

À la vue de ces petits points bleutés, Mósa fut troublé : il était aussi excité qu’effrayé de découvrir les richesses de cet étrange univers. Il sursauta lorsque le tableau de bord de la Solo’Air émit un signal strident, suivi d’un message d’alerte.

– Vous pénétrez dans un périmètre sécurisé. Immobilisez votre véhicule et attendez l’escorte.

Alors qu’il s’apprêtait à atterrir, quatre énormes engins cylindriques fondirent sur lui. Rapidement, l’escadrille l’encercla, et Mósa sentit une vibration parcourir la carcasse métallique de la Solo’Air.

Vous êtes enveloppé par un champ magnétique tracteur. Ne touchez plus aux commandes de votre véhicule. Nous vous transportons jusqu’au poste de contrôle.

Le jeune indien, impressionné par la taille de ces monstrueux appareils et par la technique qu’ils utilisaient pour le paralyser, le fut plus encore lorsqu’ils abordèrent l’aéropôle : l’agitation et le bruit étaient effrayants ! Ils s’engagèrent dans un immense hangar. Le champ magnétique s’évapora dès que l’escorte arrêta ses moteurs. Un homme marcha à grands pas vers la Solo’Air.

– Descendez de votre véhicule !

L’ordre aboyé dérouta Mósa. Courbaturé, saturé de poussière, les cheveux emmêlés, il se sentait sale et guère d’humeur à supporter l’agressivité de ce Blanc, mais étant en terrain inconnu, il jugea préférable de ne pas riposter et obéit sans un mot.

– Vos papiers !

L’adolescent inspira profondément pour se dominer puis sortit les documents que son père lui avait fait parvenir, son passe-droit pour pénétrer dans T-C/4. L’homme détailla d’un air goguenard le pectoral d’os qu’arborait Mósa sur sa poitrine nue, le sac à sa hanche et son pantalon de peau richement décoré de perles et, enfin, il étudia soigneusement les documents, épiant du coin de l’œil tout mouvement suspect de l’Indien. Celui-ci l’ignora pour observer autour de lui. Le poste de contrôle était à la limite du microclimat, et la chaleur était encore suffocante. Par la porte du hangar, il apercevait au loin des sortes de huttes délabrées, et, plus loin encore, mais très visibles, les grandes tours de T-C/4. Il plissa les yeux pour mieux distinguer ces huttes et en conclut que cette partie de la grande Techno-Cité devait être abandonnée.

– Ce que vous voyez, c’est le bidonville qui ceinture la mégalopole, expliqua le garde, soudain bavard. Les logements au cœur de la zone tempérée de T-C/4 sont hors de prix. Seuls les abords de la T-C permettent aux plus défavorisés de rester civilisés. Certes, le climat y est instable, mais c’est tout de même mieux que de vivre comme des bêtes au beau milieu des Plaines.

Mósa pinça les lèvres pour éviter une réplique cinglante. Il posa son regard noir sur l’homme vêtu d’un short couleur sable recouvert par les pans d’une ample tunique bleu ciel. Son crâne chauve luisait et des gouttelettes de sueur se formaient sur son front qu’il épongeait régulièrement.

– Votre durée de séjour dans T-C/4 n’est que de trois mois. Si vous avez l’intention de rester plus longtemps, il faudra en faire la demande un mois avant la date d’expiration de votre carte de résidence. Où êtes-vous logé ?

– Chez mon père.

L’homme haussa un sourcil.

– Votre père vit ici ? Dans ce cas, il faudra nous préciser son adresse et prouver que c’est bien votre père.

– Vous avez déjà tous les renseignements sur ces papiers, fit Mósa agacé.

– Bien sûr ! Mais vous savez, ici, on en voit passer des escrocs ! Certains seraient prêts à inventer n’importe quelle histoire pour venir vivre à l’abri du microclimat de T-C/4 ! ironisa le garde.

Le visage impassible, Mósa préféra ne pas répondre à la provocation, et l’homme fronça les sourcils devant ce mutisme inattendu. Il insista.

– Vous devrez nous fournir la preuve, avant deux mois, que c’est bien votre père.

Puis, il fit volte-face.

– Nous nous occuperons de votre véhicule. Suivez-moi !

L’adolescent abandonna à contrecœur la Solo’Air et il s’engagea derrière le garde dans un bâtiment où régnait une fraîcheur surprenante. Mósa grelotta. Ils passèrent plusieurs bureaux occupés par des hommes et de femmes vêtus du même uniforme qui ne levèrent même pas le nez de leur travail pour saluer leur collègue. Après de nombreux couloirs interminables, l’homme s’arrêta enfin sur le seuil d’une salle déserte.

– Attendez ici ! Je suppose que votre… père va venir vous chercher ! ricana-t-il, avant de repartir.

Mósa fit le tour de la pièce. Les murs blancs, le sol gris, la lumière artificielle le mettaient mal à l’aise. Des sièges étaient à sa disposition, mais il fut surpris de constater qu’ils étaient alignés le long des murs formant un carré presque parfait. Il n’aimait pas les carrés des Blancs, ces lignes brisées qui allaient contre nature.

Il avait soif. Personne ne lui avait proposé de se désaltérer. Il était autant outré qu’intrigué du manque d’hospitalité des Blancs. Malgré sa fatigue, il resta debout, au centre de la pièce, voulant maintenir une certaine distance entre lui et ces murs trop droits. Pour patienter, il utilisa ses doigts en guise de peigne pour dénouer sa chevelure emmêlée.

– Mósa… ?

Il se retourna vivement. Un homme au regard doux et mélancolique lui faisait face. Ses cheveux déjà gris étaient bien coiffés, ses yeux pâles laissaient paraître les années, sa peau claire et sa longue silhouette fine contrastaient avec l’allure de l’Indien qui le détaillait. Mósa n’avait en sa possession que trois anciens hologrammes de son père, mais il le reconnut immédiatement.

– Bonjour, Mósa, dit Chrys avec un sourire timide.

Ce dernier ne savait pas comment réagir. Devait-il embrasser ce fils venu du désert ? Le serrer dans ses bras ou lui serrer la main ? Le grand gaillard musclé qu’il avait en face de lui l’impressionnait.

– Bonjour, répondit l’adolescent.

L’instinct prenant le dessus, Mósa coupa court aux hésitations de son père. Il s’avança vers lui, le prit dans ses bras, reproduisant le salut de sa tribu avec de petites tapes dans le dos.

En se dégageant, Chrys, ému, toussota avant de reprendre la parole.

– Je suis heureux de te voir, Mósa… Très heureux. Je voudrais te présenter quelqu’un…

Sans attendre, il sortit pour revenir aussitôt accompagné d’un adolescent au visage émacié.

– Wòsa, je te présente Mósa… ton frère. Mósa… Wòsa, acheva-t-il avec un sourire crispé.

Ce fut le choc. Un choc si violent, que les deux adolescents restèrent paralysés. Ils se regardaient, interdits, avec cette étrange sensation d’être face à un miroir. Ils étaient identiques… et pourtant différents. Certes, l’un avait la peau foncée, une musculature développée et les cheveux longs, alors que l’autre était maladif, pâle, et avait le crâne rasé. Mais ils se ressemblaient de manière étonnante.

Wòsa fut le premier à reprendre ses esprits.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Vous êtes jumeaux, répondit Chrys.

– Si c’est une plaisanterie, je ne la trouve pas drôle du tout !

Mósa fronça les sourcils.

– Mais c’est impossible ! Grand-père ne m’a jamais dit que j’avais un frère !

Chrys se tordait nerveusement les doigts.

– Vous êtes pourtant frères, répondit-il d’une voix incertaine.

Wòsa hurla.

– NON ! Je n’suis pas Indien !

– Wòsa !

Chrys se tourna vers Mósa.

– Je suis désolé. L’annonce de ta venue a été si soudaine, que je n’ai pas eu le temps de vous expliquer… J’étais si… Je suis désolé, répéta-t-il platement.

Mósa aurait voulu s’enfuir, partir loin de ce cauchemar. Il venait pour rencontrer un père jusque-là inexistant, et il se retrouvait avec un frère inconnu ! Qui plus est hostile ! Il était désorienté.

– Je ne crois pas que ce soit le lieu pour de longues explications, avança Chrys face à l’interrogation muette qu’il lisait dans les yeux de Mósa. Allons à la maison.

Wòsa, qui n’en attendait pas davantage, sortit brusquement de la pièce, Chrys lui emboîta le pas, et Mósa les suivit, tel un automate. Il ne pouvait plus faire marche arrière, et l’appréhension l’étouffait. Il serra contre sa hanche le sac-médecine que Zintka’la lui avait offert pour ses neuf ans, lors du rite du passage de l’enfance à l’adolescence. Grand-père ! Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? Ta petite-fille a eu des jumeaux, et toi, le sage de la tribu, tu as gardé un tel secret lourd de conséquences ! Mais pour quelles raisons ? Mósa chassa vite les questions qui assaillaient son esprit lorsqu’il vit son père et Wòsa s’engager dans un petit réduit. Il paniqua, comprenant qu’il devait lui aussi y entrer.

– C’est un ascenseur, Mósa, expliqua Chrys. Il va nous conduire aux étages inférieurs.

L’endroit était minuscule. L’Indien pénétra à l’intérieur, affolé. Les portes se fermèrent. La terreur de Mósa était telle qu’il pensa qu’il allait mourir asphyxié. Il crut que jamais cet… cet ascenseur n’arrêterait de descendre. Quand les parois s’ouvrirent enfin, il suffoqua. Ils étaient sous terre. Il y faisait chaud. Une forte odeur d’humidité lui piqua les narines. Subitement, des mouches noires dansèrent devant ses yeux.

Les ténèbres l’engloutirent…

*

Mósa se réveilla avec l’horrible sentiment d’avoir eu une mauvaise vision. Il tenta de se dégager des fourrures qui l’étouffaient. En vain. Ses doigts ne rencontraient qu’un léger tissu rêche. Surpris, il ouvrit les yeux. Il se trouvait allongé sur un lit carré, dans une pièce carrée aux fenêtres carrées et à l’air pesant. Il se redressa. La rugosité des draps et leur odeur artificielle le déroutaient. Ce n’était donc pas un cauchemar. Il était bien dans la Techno-Cité.

Sur le bord du lit, les jambes ballantes, il hésita, puis posa un pied sur le sol tiède et moelleux. Il allait avoir besoin de beaucoup de temps pour s’habituer à toutes ces choses déroutantes, si différentes de son monde. Il avança jusqu’à la porte qui coulissa automatiquement à son approche, dévoilant le salon. Mósa laissa bêtement tomber sa mâchoire inférieure : en face de lui, un immense rideau de verre remplaçait tout un mur, offrant une vue vertigineuse sur la Techno-Cité.

– Comment te sens-tu ?

Il sursauta. Chrys pénétrait dans le coin-repas, les bras chargés d’un plateau croulant sous la nourriture.

– Ça va… hésita l’Indien.

– Tu veux peut-être prendre une douche avant de petit déjeuner ?

– Petit déjeuner ? J’ai dormi si longtemps ?

– Quinze heures.

Mósa hocha la tête.

– Mon corps avait besoin de repos après les évènements de ces derniers jours…

– Surtout des dernières heures, le coupa Chrys. Tout a été trop soudain. C’est de ma faute.

L’Indien se rappela avoir repris connaissance dans un drôle de véhicule conduit par son père, se rappela le visage teinté de dégoût de son frère penché sur lui, puis tout était devenu flou, flottant entre la réalité et l’inconscience.

– Peut-être, concéda enfin l’adolescent.

Il considéra un instant la nourriture abondante, mais jugea qu’il devait avant tout se laver.

– Où les gens civilisés se lavent-ils ? demanda-t-il d’un petit air mi-moqueur, mi-curieux.

– La salle de bains est… commença Chrys, mais il se tut.

Il n’avait jamais songé, en accueillant son fils chez lui, à quel point son mode de vie était différent.

– Je vais t’expliquer comment nous nous décrassons, fit-il en déposant son plateau sur une table basse. Ce sera plus simple.

Mósa poussa un soupir de soulagement.

Dans la salle de bains de sa chambre, il écouta son père lui expliquer le système sophistiqué de la douche. Ses yeux trahissaient sa stupéfaction : lui qui avait l’habitude de se purifier dans les bains de vapeur et de se laver à l’eau froide de la rivière, ici il pouvait avoir de l’eau chaude à volonté ! Il se lava malgré tout à l’eau froide et ne trouva pas très pratique le réduit appelé cabine de douche. Il savait que, avant le cataclysme, la majorité des tribus vivaient comme les Blancs, mais tout avait changé depuis, et il en était heureux.

Une fois habillé, il rejoignit son père et Wòsa dans la cuisine. Il salua ce dernier, mais son frère ignora son geste de politesse pour le détailler froidement de haut en bas.

– Eh ! Tu tiens vraiment à te promener dans cette tenue ? railla-t-il. On n’est pas chez les sauvages, ici !

Chrys intervint.

– Je te rappelle que c’est ton frère, vous avez le même sang. Par conséquent : respect !

– JAMAIS ! hurla l’adolescent. Jamais je ne le considérerai comme mon frère !

Ses yeux n’étaient que deux fentes où la colère brillait. Il en fallait peu pour l’enflammer. Mósa perçut la haine de son frère dans toutes les fibres de son corps et en fut attristé. Brusquement, Wòsa se leva en renversant sa chaise et partit comme un fou s’enfermer dans sa chambre. Immédiatement, une musique violentes s’éleva.

– SON CUISINE : NIVEAU ZERO ! hurla Chrys

Le silence se fit. Pesant.

– Je dois aller à mon cabinet. Je suis médecin, crut-il bon d’ajouter.

Chrys fit rouler quelques miettes de pain entre ses longs doigts fins.

– Si tu décides de rester ici, continua-t-il, j’en serais très heureux, mais je comprendrais que tu choisisses de repartir dans l’Oasis. Tu sais, Wòsa souffre d’une maladie incurable. Demain, il a une séance au Centre Hospitalier. Il s’y rend régulièrement afin de subir des soins très lourds et très éprouvants pour survivre. Je ne sais pas si c’est cela qui affecte son comportement, mais il est parfois violent. Je… je te raconterai tout ce que tu veux savoir sur ta mère et moi, dès que tu le souhaiteras.

Plus Mósa le regardait plus il lisait dans le cœur de cet homme qu’il ne connaissait que depuis une poignée d’heures, la douleur, l’amertume et les regrets. Un long frisson parcourut sa nuque. Et si je m’étais trompé en venant ici ?

(…)

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Editions L’Atalante – 2015


C’EST L’PRINTEMPS !

Je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes…

Extrait 1
DANS LES LARMES DE GAÏA

Chère lectrice, cher lecteur, les beaux jours s’installent petit à petit, le soleil s’étire un peu plus tard chaque soir et on espère que la situation de crise s’atténue pour pouvoir profiter de la vie.

Mais revenons aux beaux jours. Ne vous donnent-ils pas envie de vous prélasser sur le sable tiède ou sur l’herbe tendre à l’ombre de grands arbres pour savourer un bon roman ?

Alors parlons bouquin ! Au fil du temps, je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes…

Et si vous les aviez déjà dégustés ? Dites-nous votre ressenti, partagez, échangez !

Extrait 1 :

DANS LES LARMES DE GAÏA


Le bouton rouge… Je dois appuyer sur le bouton rouge…
L’humanité est engagée dans un conflit sans fin, dans lequel les armes les plus radicales sont utilisées : chimiques, bactériologiques, nucléaires. Dix ans de guerres, d’abominations et de souffrances. Durant toutes ces années, les cerveaux les plus vicieux ont été mis à l’épreuve pour élaborer, aveuglément, des plans fous, des solutions finales dans le but de déterminer un vainqueur…
Une seule issue est possible…
La main se soulève lentement, hésitante… Puis elle se crispe, résolue, comme les serres d’un vautour. L’index se détend subitement et effleure d’une caresse mortelle, le bouton rouge…
Encore un bref instant d’incertitude, mais à quoi bon ? Le doigt enfonce la touche couleur de sang…
Adieu…
Vomi par les satellites tueurs, un déluge de feu s’abat sur ce qui reste de l’humanité.
Alors, dans un dernier sursaut, la Terre pousse un mugissement terrible. Un bruit assourdissant s’intensifie, perce les ténèbres et la brume des cendres des chairs en feu.
Elle, que tous appelaient Gaïa, la Terre-Mère, sent gronder en son sein la révolte. Elle, qui a enfanté les premiers êtres, nourri leurs descendants tout en acceptant leurs faiblesses, leur égoïsme, décide de ne plus se sacrifier. Elle, qui a tant supporté pendant des siècles, refuse de se laisser impunément brûler vive sans réagir !
Mutilée, Gaïa souffre et rage.
Avec une force inouïe, elle se rebelle, et, son sang jaillissant des volcans, engloutit les derniers vestiges des hommes. En gonflant ses poumons, elle provoque raz-de-marée et tremblements de terre, et elle hurle tant que se forment ouragans et cyclones.
Prenant le pas sur la colère, la douleur se propage. Gaïa pleure toute les larmes de son corps et engendre des océans dans lesquels s’abîment les continents. Elle s’arrête juste à temps pour ne pas sombrer dans son propre chagrin, dans sa propre furie, et fait naître du fluide de ses entrailles, les contours d’un continent, destiné à ses enfants survivants… s’il y en a.

Tel un grain de poussière illuminé flottant dans l’océan des larmes de Gaïa, une bulle de vie se dirige au gré du vent, de la mer et de ses courants, vers ce petit bout de terre vierge et sauvage…

(…)

Soudain, Morphée tendit l’oreille. On marchait dans le couloir. Son père ? Il ne vient jamais dans son bureau à cette heure de la nuit ! Paniqué, il se mordit la lèvre supérieure, cherchant un endroit où se cacher. Rapidement, il rangea le livre, plongea la pièce dans l’obscurité et se blottit sous l’aile de ce rapace immuable comme pour quémander sa protection. Il retint sa respiration au moment où la porte s’ouvrit et qu’un rai lumineux frappât la statue de marbre. Effaré, Morphée fixa les lourds panneaux de bois mal joints qui séparaient les deux pièces.
Aussitôt, des voix d’hommes emplirent les lieux.
Il n’est pas seul…
– Installez-vous, invita Loewy avec des intonations graves.
Morphée expira lentement tout en faisant attention à ne faire aucun bruit. Ouf ! Apparemment, personne n’allait venir dans la bibliothèque. Intrigué, il prit le risque de quitter son abri et de se coller contre l’interstice des panneaux. Il reconnut, face à son père calé au fond de son fauteuil de cuir, Omrya le chef de la sécurité vêtu du traditionnel uniforme de soie noire, et deux scientifiques, Lexan et Yolb.
– Quel est le but de cette réunion d’urgence ? senquit Loewy.
Omrya se racla la gorge.
– Cet après-midi, la vigie a lancé une alerte. L’Archebulle se dirige droit vers une énorme masse sombre qui barre tout l’horizon. Je l’ai observée et il semblerait que ce soit un continent ou une île gigantesque…
La mâchoire de Loewy se crispa.
– Quand l’aborderons-nous ?
– Vu la force du courant de ces derniers jours et d’après nos calculs, intervint Lexan, je pense que cela se produira la nuit prochaine.
– Par quel côté de l’Archebulle ?
– Face au quadrant I et à la Zone Interdite.
– Du côté de l’œil, donc, et de la base sous-marine, grommela Loewy.
Morphée, qui suivait la conversation d’une oreille attentive, se raidit. Un œil ? Des sous-marins ? répéta-t-il mentalement abasourdi.
– Vous comptez explorer cette terre, monsieur ? demanda Yolb.
Cette phrase transpirait la crainte et non l’espoir, car le scientifique était un petit homme au tempérament angoissé, ébloui par le charisme, le sang-froid et l’autorité naturelle de Loewy.
Le père de Morphée éclata d’un rire sonore.
– C’est la première terre que nous croisons en vingt ans, depuis que nous dérivons dans l’océan. Depuis la Guerre Ultime. Cela prouve que nous n’en avons pas besoin pour vivre. J’ai créé l’Archebulle pour fuir la folie de l’humanité. Nous y sommes heureux et autonomes. Et vous osez me demander si nous allons fouler ce sol ? Réfléchissez un peu voyons ! Nous ne savons rien de ce continent et sortir serait pure folie !
Yolb poussa un soupir de soulagement. Néanmoins, Lexan insista. Il n’aimait pas Loewy, le riche fondateur de l’Archebulle, et il n’avait jamais accepté que l’Archebulle ne soit pas dirigée par un scientifique.
– Peut-être y a-t-il des survivants ?
– Des survivants ? C’est bien ce que vous me dites, Lexan ? Vous êtes un éminent scientifique et vous êtes à ce point stupide ? Nous sommes les seuls rescapés de la Guerre Ultime ! Vous pensez réellement qu’un humain aurait pu survivre à ce chaos, à cette destruction totale ? Si l’Archebulle n’avait pas été protégée par un écran de forces, on y passait tous, nous aussi !
Lexan n’appréciait pas le cynisme de Loewy, mais il fit marche arrière.
– Je vous prie de m’excuser, monsieur, marmonna-t-il.
Il ne fallait pas irriter le père de Morphée, sinon l’imprudent risquait de régresser dans la hiérarchie des Novi Electi.
– Nous avons calculé que l’inversion des courants devrait détacher l’ARchebulle de cette terre dans cinq jours, ajouta péniblement Lexan. Vous avez toutes les informations dans ce document.
Loewy prit le dossier que lui tendait le scientifique.
– Cinq jours ? Hmmm… Je suppose que ce continent sera visible par tous, demain dans la journée ?
– Exact, monsieur.
Loewy s’adressa au chef de la sécurité.
– Omrya, vous avertirez la population dès l’aurore, pour éviter la surprise et l’affolement. Surtout, précisez bien que la situation ne sera que temporaire : cinq jours.
Le cerveau de Morphée fonctionnait à toute allure. S’ils se posaient la question de fouler cette terre, c’est qu’il devait exister un moyen de sortir ! Dans ce cas, il ne comprenait pas l’attitude de son père. Ce continent était une chance unique de s’évader de l’Archebulle et lui ne pensait qu’à s’en éloigner. (…)

Les éditions d’Avallon – 2020