L’AVENTURE CONTINUE !

Au fil du temps, je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes..

Extrait 2
Mósa Wòsa

Chère lectrice, cher lecteur, il y a un mois, je vous proposais un extrait d’un de mes romans, voici le deuxième extrait…

Les belles journées se suivent, la douceur prend le pas sur le froid nocturne de ces derniers jours. Une serviette (ou pas), du sable ou de l’herbe, de l’ombre (ou pas), un roman entre les mains, une histoire qui s’ancre dans la tête…

C’est parti pour l’extrait 2 :

Mósa Wòsa

(…)

D’un puissant battement d’ailes, le rapace s’approcha de la forme étrange qui volait à vive allure, quelques mètres seulement au-dessus du sol. Il plana un long moment, surfant sur des courants ascendants, penchant la tête sur le côté pour mieux observer ce drôle d’oiseau sans ailes, aux pattes rondes et noires ramassées sous son ventre, dont la queue crachait une légère fumée blanche.

L’aigle était intrigué : l’animal, cyclope à l’œil violet, faisait un bruit étrange et semblait porter une proie sur son dos argenté. Une proie… ou plutôt, un humain ! Un humain dont la longue chevelure fine dansait dans les airs ; une plume, touche de sang et d’écume, se noyait dans les vagues sombres que créaient les mèches folles ; le pectoral d’os réverbérait les rayons du soleil, éblouissant le torse nu et bronzé de l’humain ; les jambes repliées, couvertes de peaux, serraient vigoureusement l’animal ronflant.

Le rapace replia ses ailes pour piquer droit sur la scène insolite, puis il adapta sa vitesse à celle de l’étrange volatile. L’humain leva la tête, fixa le rapace avec un grand sourire et, soudain, accéléra. L’aigle, comprenant enfin son erreur, s’éloigna, dédaigneux, de cet animal qui n’était qu’un engin construit par l’homme.

Mósa jeta un œil dans son rétroviseur où s’estompait la silhouette de l’oiseau de proie. Il aurait aimé faire la course avec lui, mais il était presque arrivé à destination. Au loin, plusieurs tonalités de vert enflaient rapidement. Après le désert aride qu’il avait traversé durant des heures, cette soudaine végétation luxuriante aurait troublé le plus averti.

Le jeune Indien ralentit l’allure de sa monture solaire pour mieux apprécier l’approche de son nouveau monde. La Techno-Cité, facilement repérable à la vapeur d’humidité qui s’en dégageait et à ses tours démesurées, tutoyait sur le ciel, telle une toile de maître plantée au beau milieu de nulle part. Au premier plan de ce tableau, l’aéropôle dessinait de ses lumières saphir une frontière insolite.

À la vue de ces petits points bleutés, Mósa fut troublé : il était aussi excité qu’effrayé de découvrir les richesses de cet étrange univers. Il sursauta lorsque le tableau de bord de la Solo’Air émit un signal strident, suivi d’un message d’alerte.

– Vous pénétrez dans un périmètre sécurisé. Immobilisez votre véhicule et attendez l’escorte.

Alors qu’il s’apprêtait à atterrir, quatre énormes engins cylindriques fondirent sur lui. Rapidement, l’escadrille l’encercla, et Mósa sentit une vibration parcourir la carcasse métallique de la Solo’Air.

Vous êtes enveloppé par un champ magnétique tracteur. Ne touchez plus aux commandes de votre véhicule. Nous vous transportons jusqu’au poste de contrôle.

Le jeune indien, impressionné par la taille de ces monstrueux appareils et par la technique qu’ils utilisaient pour le paralyser, le fut plus encore lorsqu’ils abordèrent l’aéropôle : l’agitation et le bruit étaient effrayants ! Ils s’engagèrent dans un immense hangar. Le champ magnétique s’évapora dès que l’escorte arrêta ses moteurs. Un homme marcha à grands pas vers la Solo’Air.

– Descendez de votre véhicule !

L’ordre aboyé dérouta Mósa. Courbaturé, saturé de poussière, les cheveux emmêlés, il se sentait sale et guère d’humeur à supporter l’agressivité de ce Blanc, mais étant en terrain inconnu, il jugea préférable de ne pas riposter et obéit sans un mot.

– Vos papiers !

L’adolescent inspira profondément pour se dominer puis sortit les documents que son père lui avait fait parvenir, son passe-droit pour pénétrer dans T-C/4. L’homme détailla d’un air goguenard le pectoral d’os qu’arborait Mósa sur sa poitrine nue, le sac à sa hanche et son pantalon de peau richement décoré de perles et, enfin, il étudia soigneusement les documents, épiant du coin de l’œil tout mouvement suspect de l’Indien. Celui-ci l’ignora pour observer autour de lui. Le poste de contrôle était à la limite du microclimat, et la chaleur était encore suffocante. Par la porte du hangar, il apercevait au loin des sortes de huttes délabrées, et, plus loin encore, mais très visibles, les grandes tours de T-C/4. Il plissa les yeux pour mieux distinguer ces huttes et en conclut que cette partie de la grande Techno-Cité devait être abandonnée.

– Ce que vous voyez, c’est le bidonville qui ceinture la mégalopole, expliqua le garde, soudain bavard. Les logements au cœur de la zone tempérée de T-C/4 sont hors de prix. Seuls les abords de la T-C permettent aux plus défavorisés de rester civilisés. Certes, le climat y est instable, mais c’est tout de même mieux que de vivre comme des bêtes au beau milieu des Plaines.

Mósa pinça les lèvres pour éviter une réplique cinglante. Il posa son regard noir sur l’homme vêtu d’un short couleur sable recouvert par les pans d’une ample tunique bleu ciel. Son crâne chauve luisait et des gouttelettes de sueur se formaient sur son front qu’il épongeait régulièrement.

– Votre durée de séjour dans T-C/4 n’est que de trois mois. Si vous avez l’intention de rester plus longtemps, il faudra en faire la demande un mois avant la date d’expiration de votre carte de résidence. Où êtes-vous logé ?

– Chez mon père.

L’homme haussa un sourcil.

– Votre père vit ici ? Dans ce cas, il faudra nous préciser son adresse et prouver que c’est bien votre père.

– Vous avez déjà tous les renseignements sur ces papiers, fit Mósa agacé.

– Bien sûr ! Mais vous savez, ici, on en voit passer des escrocs ! Certains seraient prêts à inventer n’importe quelle histoire pour venir vivre à l’abri du microclimat de T-C/4 ! ironisa le garde.

Le visage impassible, Mósa préféra ne pas répondre à la provocation, et l’homme fronça les sourcils devant ce mutisme inattendu. Il insista.

– Vous devrez nous fournir la preuve, avant deux mois, que c’est bien votre père.

Puis, il fit volte-face.

– Nous nous occuperons de votre véhicule. Suivez-moi !

L’adolescent abandonna à contrecœur la Solo’Air et il s’engagea derrière le garde dans un bâtiment où régnait une fraîcheur surprenante. Mósa grelotta. Ils passèrent plusieurs bureaux occupés par des hommes et de femmes vêtus du même uniforme qui ne levèrent même pas le nez de leur travail pour saluer leur collègue. Après de nombreux couloirs interminables, l’homme s’arrêta enfin sur le seuil d’une salle déserte.

– Attendez ici ! Je suppose que votre… père va venir vous chercher ! ricana-t-il, avant de repartir.

Mósa fit le tour de la pièce. Les murs blancs, le sol gris, la lumière artificielle le mettaient mal à l’aise. Des sièges étaient à sa disposition, mais il fut surpris de constater qu’ils étaient alignés le long des murs formant un carré presque parfait. Il n’aimait pas les carrés des Blancs, ces lignes brisées qui allaient contre nature.

Il avait soif. Personne ne lui avait proposé de se désaltérer. Il était autant outré qu’intrigué du manque d’hospitalité des Blancs. Malgré sa fatigue, il resta debout, au centre de la pièce, voulant maintenir une certaine distance entre lui et ces murs trop droits. Pour patienter, il utilisa ses doigts en guise de peigne pour dénouer sa chevelure emmêlée.

– Mósa… ?

Il se retourna vivement. Un homme au regard doux et mélancolique lui faisait face. Ses cheveux déjà gris étaient bien coiffés, ses yeux pâles laissaient paraître les années, sa peau claire et sa longue silhouette fine contrastaient avec l’allure de l’Indien qui le détaillait. Mósa n’avait en sa possession que trois anciens hologrammes de son père, mais il le reconnut immédiatement.

– Bonjour, Mósa, dit Chrys avec un sourire timide.

Ce dernier ne savait pas comment réagir. Devait-il embrasser ce fils venu du désert ? Le serrer dans ses bras ou lui serrer la main ? Le grand gaillard musclé qu’il avait en face de lui l’impressionnait.

– Bonjour, répondit l’adolescent.

L’instinct prenant le dessus, Mósa coupa court aux hésitations de son père. Il s’avança vers lui, le prit dans ses bras, reproduisant le salut de sa tribu avec de petites tapes dans le dos.

En se dégageant, Chrys, ému, toussota avant de reprendre la parole.

– Je suis heureux de te voir, Mósa… Très heureux. Je voudrais te présenter quelqu’un…

Sans attendre, il sortit pour revenir aussitôt accompagné d’un adolescent au visage émacié.

– Wòsa, je te présente Mósa… ton frère. Mósa… Wòsa, acheva-t-il avec un sourire crispé.

Ce fut le choc. Un choc si violent, que les deux adolescents restèrent paralysés. Ils se regardaient, interdits, avec cette étrange sensation d’être face à un miroir. Ils étaient identiques… et pourtant différents. Certes, l’un avait la peau foncée, une musculature développée et les cheveux longs, alors que l’autre était maladif, pâle, et avait le crâne rasé. Mais ils se ressemblaient de manière étonnante.

Wòsa fut le premier à reprendre ses esprits.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Vous êtes jumeaux, répondit Chrys.

– Si c’est une plaisanterie, je ne la trouve pas drôle du tout !

Mósa fronça les sourcils.

– Mais c’est impossible ! Grand-père ne m’a jamais dit que j’avais un frère !

Chrys se tordait nerveusement les doigts.

– Vous êtes pourtant frères, répondit-il d’une voix incertaine.

Wòsa hurla.

– NON ! Je n’suis pas Indien !

– Wòsa !

Chrys se tourna vers Mósa.

– Je suis désolé. L’annonce de ta venue a été si soudaine, que je n’ai pas eu le temps de vous expliquer… J’étais si… Je suis désolé, répéta-t-il platement.

Mósa aurait voulu s’enfuir, partir loin de ce cauchemar. Il venait pour rencontrer un père jusque-là inexistant, et il se retrouvait avec un frère inconnu ! Qui plus est hostile ! Il était désorienté.

– Je ne crois pas que ce soit le lieu pour de longues explications, avança Chrys face à l’interrogation muette qu’il lisait dans les yeux de Mósa. Allons à la maison.

Wòsa, qui n’en attendait pas davantage, sortit brusquement de la pièce, Chrys lui emboîta le pas, et Mósa les suivit, tel un automate. Il ne pouvait plus faire marche arrière, et l’appréhension l’étouffait. Il serra contre sa hanche le sac-médecine que Zintka’la lui avait offert pour ses neuf ans, lors du rite du passage de l’enfance à l’adolescence. Grand-père ! Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? Ta petite-fille a eu des jumeaux, et toi, le sage de la tribu, tu as gardé un tel secret lourd de conséquences ! Mais pour quelles raisons ? Mósa chassa vite les questions qui assaillaient son esprit lorsqu’il vit son père et Wòsa s’engager dans un petit réduit. Il paniqua, comprenant qu’il devait lui aussi y entrer.

– C’est un ascenseur, Mósa, expliqua Chrys. Il va nous conduire aux étages inférieurs.

L’endroit était minuscule. L’Indien pénétra à l’intérieur, affolé. Les portes se fermèrent. La terreur de Mósa était telle qu’il pensa qu’il allait mourir asphyxié. Il crut que jamais cet… cet ascenseur n’arrêterait de descendre. Quand les parois s’ouvrirent enfin, il suffoqua. Ils étaient sous terre. Il y faisait chaud. Une forte odeur d’humidité lui piqua les narines. Subitement, des mouches noires dansèrent devant ses yeux.

Les ténèbres l’engloutirent…

*

Mósa se réveilla avec l’horrible sentiment d’avoir eu une mauvaise vision. Il tenta de se dégager des fourrures qui l’étouffaient. En vain. Ses doigts ne rencontraient qu’un léger tissu rêche. Surpris, il ouvrit les yeux. Il se trouvait allongé sur un lit carré, dans une pièce carrée aux fenêtres carrées et à l’air pesant. Il se redressa. La rugosité des draps et leur odeur artificielle le déroutaient. Ce n’était donc pas un cauchemar. Il était bien dans la Techno-Cité.

Sur le bord du lit, les jambes ballantes, il hésita, puis posa un pied sur le sol tiède et moelleux. Il allait avoir besoin de beaucoup de temps pour s’habituer à toutes ces choses déroutantes, si différentes de son monde. Il avança jusqu’à la porte qui coulissa automatiquement à son approche, dévoilant le salon. Mósa laissa bêtement tomber sa mâchoire inférieure : en face de lui, un immense rideau de verre remplaçait tout un mur, offrant une vue vertigineuse sur la Techno-Cité.

– Comment te sens-tu ?

Il sursauta. Chrys pénétrait dans le coin-repas, les bras chargés d’un plateau croulant sous la nourriture.

– Ça va… hésita l’Indien.

– Tu veux peut-être prendre une douche avant de petit déjeuner ?

– Petit déjeuner ? J’ai dormi si longtemps ?

– Quinze heures.

Mósa hocha la tête.

– Mon corps avait besoin de repos après les évènements de ces derniers jours…

– Surtout des dernières heures, le coupa Chrys. Tout a été trop soudain. C’est de ma faute.

L’Indien se rappela avoir repris connaissance dans un drôle de véhicule conduit par son père, se rappela le visage teinté de dégoût de son frère penché sur lui, puis tout était devenu flou, flottant entre la réalité et l’inconscience.

– Peut-être, concéda enfin l’adolescent.

Il considéra un instant la nourriture abondante, mais jugea qu’il devait avant tout se laver.

– Où les gens civilisés se lavent-ils ? demanda-t-il d’un petit air mi-moqueur, mi-curieux.

– La salle de bains est… commença Chrys, mais il se tut.

Il n’avait jamais songé, en accueillant son fils chez lui, à quel point son mode de vie était différent.

– Je vais t’expliquer comment nous nous décrassons, fit-il en déposant son plateau sur une table basse. Ce sera plus simple.

Mósa poussa un soupir de soulagement.

Dans la salle de bains de sa chambre, il écouta son père lui expliquer le système sophistiqué de la douche. Ses yeux trahissaient sa stupéfaction : lui qui avait l’habitude de se purifier dans les bains de vapeur et de se laver à l’eau froide de la rivière, ici il pouvait avoir de l’eau chaude à volonté ! Il se lava malgré tout à l’eau froide et ne trouva pas très pratique le réduit appelé cabine de douche. Il savait que, avant le cataclysme, la majorité des tribus vivaient comme les Blancs, mais tout avait changé depuis, et il en était heureux.

Une fois habillé, il rejoignit son père et Wòsa dans la cuisine. Il salua ce dernier, mais son frère ignora son geste de politesse pour le détailler froidement de haut en bas.

– Eh ! Tu tiens vraiment à te promener dans cette tenue ? railla-t-il. On n’est pas chez les sauvages, ici !

Chrys intervint.

– Je te rappelle que c’est ton frère, vous avez le même sang. Par conséquent : respect !

– JAMAIS ! hurla l’adolescent. Jamais je ne le considérerai comme mon frère !

Ses yeux n’étaient que deux fentes où la colère brillait. Il en fallait peu pour l’enflammer. Mósa perçut la haine de son frère dans toutes les fibres de son corps et en fut attristé. Brusquement, Wòsa se leva en renversant sa chaise et partit comme un fou s’enfermer dans sa chambre. Immédiatement, une musique violentes s’éleva.

– SON CUISINE : NIVEAU ZERO ! hurla Chrys

Le silence se fit. Pesant.

– Je dois aller à mon cabinet. Je suis médecin, crut-il bon d’ajouter.

Chrys fit rouler quelques miettes de pain entre ses longs doigts fins.

– Si tu décides de rester ici, continua-t-il, j’en serais très heureux, mais je comprendrais que tu choisisses de repartir dans l’Oasis. Tu sais, Wòsa souffre d’une maladie incurable. Demain, il a une séance au Centre Hospitalier. Il s’y rend régulièrement afin de subir des soins très lourds et très éprouvants pour survivre. Je ne sais pas si c’est cela qui affecte son comportement, mais il est parfois violent. Je… je te raconterai tout ce que tu veux savoir sur ta mère et moi, dès que tu le souhaiteras.

Plus Mósa le regardait plus il lisait dans le cœur de cet homme qu’il ne connaissait que depuis une poignée d’heures, la douleur, l’amertume et les regrets. Un long frisson parcourut sa nuque. Et si je m’étais trompé en venant ici ?

(…)

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Editions L’Atalante – 2015


C’EST L’PRINTEMPS !

Je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes…

Extrait 1
DANS LES LARMES DE GAÏA

Chère lectrice, cher lecteur, les beaux jours s’installent petit à petit, le soleil s’étire un peu plus tard chaque soir et on espère que la situation de crise s’atténue pour pouvoir profiter de la vie.

Mais revenons aux beaux jours. Ne vous donnent-ils pas envie de vous prélasser sur le sable tiède ou sur l’herbe tendre à l’ombre de grands arbres pour savourer un bon roman ?

Alors parlons bouquin ! Au fil du temps, je vais vous offrir quelques extraits de mes romans, vous mettre l’eau à la bouche pour peut-être ensuite dévorer les pages manquantes…

Et si vous les aviez déjà dégustés ? Dites-nous votre ressenti, partagez, échangez !

Extrait 1 :

DANS LES LARMES DE GAÏA


Le bouton rouge… Je dois appuyer sur le bouton rouge…
L’humanité est engagée dans un conflit sans fin, dans lequel les armes les plus radicales sont utilisées : chimiques, bactériologiques, nucléaires. Dix ans de guerres, d’abominations et de souffrances. Durant toutes ces années, les cerveaux les plus vicieux ont été mis à l’épreuve pour élaborer, aveuglément, des plans fous, des solutions finales dans le but de déterminer un vainqueur…
Une seule issue est possible…
La main se soulève lentement, hésitante… Puis elle se crispe, résolue, comme les serres d’un vautour. L’index se détend subitement et effleure d’une caresse mortelle, le bouton rouge…
Encore un bref instant d’incertitude, mais à quoi bon ? Le doigt enfonce la touche couleur de sang…
Adieu…
Vomi par les satellites tueurs, un déluge de feu s’abat sur ce qui reste de l’humanité.
Alors, dans un dernier sursaut, la Terre pousse un mugissement terrible. Un bruit assourdissant s’intensifie, perce les ténèbres et la brume des cendres des chairs en feu.
Elle, que tous appelaient Gaïa, la Terre-Mère, sent gronder en son sein la révolte. Elle, qui a enfanté les premiers êtres, nourri leurs descendants tout en acceptant leurs faiblesses, leur égoïsme, décide de ne plus se sacrifier. Elle, qui a tant supporté pendant des siècles, refuse de se laisser impunément brûler vive sans réagir !
Mutilée, Gaïa souffre et rage.
Avec une force inouïe, elle se rebelle, et, son sang jaillissant des volcans, engloutit les derniers vestiges des hommes. En gonflant ses poumons, elle provoque raz-de-marée et tremblements de terre, et elle hurle tant que se forment ouragans et cyclones.
Prenant le pas sur la colère, la douleur se propage. Gaïa pleure toute les larmes de son corps et engendre des océans dans lesquels s’abîment les continents. Elle s’arrête juste à temps pour ne pas sombrer dans son propre chagrin, dans sa propre furie, et fait naître du fluide de ses entrailles, les contours d’un continent, destiné à ses enfants survivants… s’il y en a.

Tel un grain de poussière illuminé flottant dans l’océan des larmes de Gaïa, une bulle de vie se dirige au gré du vent, de la mer et de ses courants, vers ce petit bout de terre vierge et sauvage…

(…)

Soudain, Morphée tendit l’oreille. On marchait dans le couloir. Son père ? Il ne vient jamais dans son bureau à cette heure de la nuit ! Paniqué, il se mordit la lèvre supérieure, cherchant un endroit où se cacher. Rapidement, il rangea le livre, plongea la pièce dans l’obscurité et se blottit sous l’aile de ce rapace immuable comme pour quémander sa protection. Il retint sa respiration au moment où la porte s’ouvrit et qu’un rai lumineux frappât la statue de marbre. Effaré, Morphée fixa les lourds panneaux de bois mal joints qui séparaient les deux pièces.
Aussitôt, des voix d’hommes emplirent les lieux.
Il n’est pas seul…
– Installez-vous, invita Loewy avec des intonations graves.
Morphée expira lentement tout en faisant attention à ne faire aucun bruit. Ouf ! Apparemment, personne n’allait venir dans la bibliothèque. Intrigué, il prit le risque de quitter son abri et de se coller contre l’interstice des panneaux. Il reconnut, face à son père calé au fond de son fauteuil de cuir, Omrya le chef de la sécurité vêtu du traditionnel uniforme de soie noire, et deux scientifiques, Lexan et Yolb.
– Quel est le but de cette réunion d’urgence ? senquit Loewy.
Omrya se racla la gorge.
– Cet après-midi, la vigie a lancé une alerte. L’Archebulle se dirige droit vers une énorme masse sombre qui barre tout l’horizon. Je l’ai observée et il semblerait que ce soit un continent ou une île gigantesque…
La mâchoire de Loewy se crispa.
– Quand l’aborderons-nous ?
– Vu la force du courant de ces derniers jours et d’après nos calculs, intervint Lexan, je pense que cela se produira la nuit prochaine.
– Par quel côté de l’Archebulle ?
– Face au quadrant I et à la Zone Interdite.
– Du côté de l’œil, donc, et de la base sous-marine, grommela Loewy.
Morphée, qui suivait la conversation d’une oreille attentive, se raidit. Un œil ? Des sous-marins ? répéta-t-il mentalement abasourdi.
– Vous comptez explorer cette terre, monsieur ? demanda Yolb.
Cette phrase transpirait la crainte et non l’espoir, car le scientifique était un petit homme au tempérament angoissé, ébloui par le charisme, le sang-froid et l’autorité naturelle de Loewy.
Le père de Morphée éclata d’un rire sonore.
– C’est la première terre que nous croisons en vingt ans, depuis que nous dérivons dans l’océan. Depuis la Guerre Ultime. Cela prouve que nous n’en avons pas besoin pour vivre. J’ai créé l’Archebulle pour fuir la folie de l’humanité. Nous y sommes heureux et autonomes. Et vous osez me demander si nous allons fouler ce sol ? Réfléchissez un peu voyons ! Nous ne savons rien de ce continent et sortir serait pure folie !
Yolb poussa un soupir de soulagement. Néanmoins, Lexan insista. Il n’aimait pas Loewy, le riche fondateur de l’Archebulle, et il n’avait jamais accepté que l’Archebulle ne soit pas dirigée par un scientifique.
– Peut-être y a-t-il des survivants ?
– Des survivants ? C’est bien ce que vous me dites, Lexan ? Vous êtes un éminent scientifique et vous êtes à ce point stupide ? Nous sommes les seuls rescapés de la Guerre Ultime ! Vous pensez réellement qu’un humain aurait pu survivre à ce chaos, à cette destruction totale ? Si l’Archebulle n’avait pas été protégée par un écran de forces, on y passait tous, nous aussi !
Lexan n’appréciait pas le cynisme de Loewy, mais il fit marche arrière.
– Je vous prie de m’excuser, monsieur, marmonna-t-il.
Il ne fallait pas irriter le père de Morphée, sinon l’imprudent risquait de régresser dans la hiérarchie des Novi Electi.
– Nous avons calculé que l’inversion des courants devrait détacher l’ARchebulle de cette terre dans cinq jours, ajouta péniblement Lexan. Vous avez toutes les informations dans ce document.
Loewy prit le dossier que lui tendait le scientifique.
– Cinq jours ? Hmmm… Je suppose que ce continent sera visible par tous, demain dans la journée ?
– Exact, monsieur.
Loewy s’adressa au chef de la sécurité.
– Omrya, vous avertirez la population dès l’aurore, pour éviter la surprise et l’affolement. Surtout, précisez bien que la situation ne sera que temporaire : cinq jours.
Le cerveau de Morphée fonctionnait à toute allure. S’ils se posaient la question de fouler cette terre, c’est qu’il devait exister un moyen de sortir ! Dans ce cas, il ne comprenait pas l’attitude de son père. Ce continent était une chance unique de s’évader de l’Archebulle et lui ne pensait qu’à s’en éloigner. (…)

Les éditions d’Avallon – 2020

Bons vœux 2021 et pour les suivantes ? Non merci !

Messages de vœux 2021 pour ses collègues : exemples et conseils - Cadremploi

Avant tout, le point sur celle qui se termine :

je suis en mode survie après dégringolade en 2019. Mais les maigres bénéfices difficilement glanés en 10 mois grâce à la méthode 1 pour me maintenir en vie se sont envolés ces 2 derniers. L’année 2021 débutera donc par la méthode 2, plus risquée mais ai-je le choix ? Oui, je l’ai, mais je choisis de rester. Je pensais naïvement pouvoir reprendre l’écriture, malheureusement j’utilise toute mon énergie et ma force pour faire fonctionner mon corps défaillant, la charge de boulot triplera dans 3 semaines, d’autant qu’une autre mauvaise nouvelle vient d’arriver, un autre organe défaillant. Alors l’écriture attendra, bien que j’aie une terrible envie de reprendre la plume. Mon médecin en MPR a balancé en juin : ça vous ferait pourtant du bien ! Sic ! Qui est-elle pour savoir ce qui me ferait ou non du bien alors qu’on se voit une fois l’an, voire moins ? Encore ces préjugés sur le métier que trop de personnes voient comme un passe-temps, un loisir qu’on peut exercer même au plus profond du fond du trou. Eh bien non ! Créer, comme écrire, est un vrai métier qui demande une énergie colossale et cette énergie je l’utilise pour survivre et pour tenir psychologiquement face à tous ces plaisirs simples auxquels je n’ai plus accès, face à cette déchéance inéluctable. Dans ma dimension, je vous défie de poursuivre ou de reprendre le boulot, quel qu’il soit.
Navrée pour celles et ceux qui attendent une nouveauté à mon nom chez le libraire du coin, ce ne sera pas de si tôt. De toutes façons, vu la conjoncture actuelle, vu la M… dans laquelle les artistes se retrouvent…

Alors s’en tenir aux convenances en me souhaitant une bonne année, même si cela part d’une bonne intention, je vous en prie, non, merci. Qui a eu une vraie bonne année, franchement ? Notre chemin est toujours semé d’embûches, d’épreuves simples ou difficiles à surmonter. L’important est de regarder derrière soi et d’en tirer le positif pour mieux avancer. Arrêtez de chercher le bonheur absolu, il n’existe pas, arrêtez de courir après l’argent, la carrière exemplaire sans se soucier de ceux et celles piétiné.es au passage, arrêtez de vous accrocher à ces futilités qui vous empoisonnent l’existence.
Tournez-vous vers ces petits bonheurs qui embellissent le quotidien. Souhaitons-nous d’être meilleur pour soi comme pour les autres. Donnons un simple geste, une douce attention, cultivons l’altruisme, développons notre compassion, améliorons notre résilience, soignons notre courage et choyons l’amour comme l’amitié pour prendre au mieux soin de nous, des autres, de ceux et celles que nous aimons. Prenons le temps, apprécions, dégustons, partageons, offrons ne serait-ce qu’un sourire, une parole chaleureuse, une oreille attentive, sans oublier de protéger la nature pour que notre maison soit la plus belle et la plus vivable possible pour nous comme pour les générations futures.

Non, ne me souhaitez pas une bonne année, encore moins une bonne santé. Cela n’existe pas ou plus pour moi, je l’ai enfin admis.
J’aimerais juste que ceux et celles que j’aime soient là, même loin, qu’ils m’assurent leur fidèle amitié, leur amour pour un nouveau tour. Et s’ils devaient s’éloigner ou partir, ils sont toujours là par la douceur de nos souvenirs et ces moments chaleureux partagés au détour du chemin.

Que ces fêtes vous soient les plus douces possible.

Baz'art vous souhaite un Joyeux Noël 2019 !! - Baz'art : Des films, des  livres...

A l’année prochaine !

INTERVENTIONS SCOLAIRES/RENCONTRES/SALONS & FESTIVALS…

Amies organisatrices et amis organisateurs, professeures/professeurs, libraires, bibliothécaires, et autres structures, j’insiste sur le fait que, pour des raisons de santé et de mobilité, je ne me déplace plus, sauf rares exceptions.

Toutefois, pour les rencontres et les échanges sur le métier, sur un ou plusieurs de mes romans, je vous propose une formule inédite et sympa, déjà expérimentée avec une classe de 4ème, en ce mois de novembre 2020. N’hésitez pas à venir vers moi, via le formulaire de contact du site qui vous conduira directement à ma boîte mail, pour que nous puissions en discuter.

Je reste à l’écoute, toujours désireuse de partager ma passion, mes romans, de satisfaire la curiosité des lectrices et lecteurs, jeunes ou moins jeunes.

Prenez soin de vous et des autres…

A bientôt !

Dans les larmes de Gaïa

Il y a quelques jours, j’ai eu un mail émouvant, ensoleillant ma journée. Une jeune femme me disait qu’elle m’avait rencontrée, il n’y a pas loin de 20 ans (sic !) lors d’un salon du livre/remise de prix à Valenciennes. Elle avait alors une douzaine d’années. Elle avait adoré Dans les larmes de Gaïa, l’autrice et elle avait passé la journée sur mes genoux. Aujourd’hui, elle est professeure de français à son tour et, ravie de trouver mon roman au CDI, s’est empressée de le faire lire à ses élèves (ils ont adoré !). Il y a des romans, comme ça, qui marquent, qui vivent malgré les ans qui passent.
Je suis donc heureuse que ce roman soit réédité en ce mois de novembre 2020 pour encore, je l’espère, une longue vie.

Un roman, deux couvertures :

celle de l’époque pour la collection Autres Mondes, illustration/peinture réalisée par le talentueux Manchu :


la nouvelle, une photo choisie par mes soins :

Qu’en pensez-vous ?

Pour en savoir plus sur ce roman (mon premier publié, en 2003), cliquez sur l’une ou l’autre des couvertures.

Prenez soin de vous et des autres…

KUTU / Chronique :

Dans Cumhuriyet, (quotidien turc fondé le 7 mai 1924 par Yunus Nadi Abalıoğlu. De tendance kémaliste de centre-gauche, il est considéré comme un des journaux de référence en Turquie. Ce journal a reçu un Right Livelihood Award en 2016.) on parle de Jeunesse Eternelle, mon roman traduit en turc.

Une expérience de vie ! L’encadré révèle tous les risques et décisions qu’une personne peut prendre en raison à la fois de l’argent et d’autres peurs avec la grande imagination de l’auteur et un récit très immersif. Ayant un duel avec les notions de temps et de mémoire, Le Gendre parvient à présenter à la fois une utopie et une dystopie.

Clique sur la couverture pour accéder directement à la page du roman pour en savoir plus.

C’est dingue de constater à quel point la littérature de “jeunesse” est dénigrée par la “grande” presse dans notre pays qui lui préfère la littérature de “Vieillesse”, considérant la première comme de la sous-littérature ! Quand je vois l’évolution de Jeunesse éternelle en Turquie dans la presse, j’en reste… baba ! Je me sens enfin respectée après près de 20 ans de métier.

Sur cette réflexion, prenez soin de vous et des autres en cette période difficile.

LECTURE GRATUITE… fin !

Chère lectrice, cher lecteur, je vous livre aujourd’hui les deux derniers chapitres du roman Imago (que vous retrouverez facilement en fin de Page du roman grâce au bandeau de couleur rouge).

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J’espère que cette aventure vous fut agréable. N’hésitez pas à m’en faire part, je serai ravie de vous lire.

Si vous souhaitez en savoir plus sur Voltàn, mais surtout sur Shanel à peine décrite dans ce roman, je vous invite à le découvrir dans le roman JEUNESSE ÉTERNELLE, qui sera traduit en Turquie cette année.

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Prenez soin de vous et des autres…
(N’hésitez pas à laisser un commentaire pour dire ce que vous avez pensé de cette lecture gratuite…)

LECTURE GRATUITE suite…

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Déjà 13 chapitres du roman Imago à votre disposition, j’espère que vous suivez !

Pour accéder à ces chapitres, rendez-vous sur la Page du roman, juste après les rubriques Prix et Avis.

Pour rappel, deux nouveaux chapitres sont mis en ligne chaque jour. Vous les retrouverez facilement grâce à un bandeau de couleur rouge, en fin de Page.

LECTURE GRATUITE

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En ces temps difficiles, je vous offre 2 chapitres par jour de l’intégralité de l’un de mes romans, ici les deux premiers, ensuite vous pourrez suivre l’histoire au jour le jour sur la Page du roman (cliquez sur le titre ou la couverture), juste après les Prix et les Avis.

J’ai donc choisi Imago (première publication en 2011 aux Ed. Syros) pour l’évasion, le dépaysement, la nature, les valeurs humaines et la transformation après épreuves. Ce roman est une sorte de préquelle au roman Jeunesse Éternelle (Ed. Bayard).

Je vous souhaite beaucoup de courage et bonne lecture !

***

Pour commencer, je vous invite à consulter la liste des personnages principaux qui ont des noms particuliers, ainsi que l’organisation du peuple K’awil :

Neï, fille de Yon (petite-fille de Luv’ku)

Shin, fille de Yon (sœur de Neï et petite-fille de Luv’ku)

Sih, fille de Shin

Luv’ku, fille de Yon’ku, chef du clan des armuriers (mère de Yon, grand-mère de Neï et de Shin)

Ix Chel, fille de Yaj’mum, sorcière du clan des armuriers

Eam, fille de Rok’atz, deviendra la sœur d’adoption de Neï

Jynx, ami d’enfance de Neï

Tep, époux d’Eam

Voltàn, père de Shin et de Neï

Les sept clans du peuple K’awil

Clan des armuriers – chef : Luv’ku

Clan des agriculteurs – chef : Lik

Clan des chasseurs/guerriers – chef : Nyo

Clan des tanneurs – chef : Daj

Clan des souffleurs de verre – chef : Yun

Clan des tailleurs d’obsidienne – chef : Bij

Clan des scribes – chef : Aru

Prologue

– Dun, arrête-toi un peu, souffla Shin, les deux mains cramponnées sur son ventre tendu.

Dun rebroussa chemin pour rejoindre sa femme qui s’était assise sur une roche plate. Il lui tamponna le front avant de dégager la gourde de peau de sous son vêtement. Il en but une gorgée et la tendit à Shin qui s’humidifia juste les lèvres.

– Je ne vais pas pouvoir continuer longtemps… avoua-t-elle.

Son visage se crispa sous la douleur. Elle tenta de respirer calmement, sans succès. Dun s’installa dans son dos pour qu’elle puisse s’appuyer sur ses jambes. Doucement, il lui massa les épaules et la nuque.

– Merci, murmura Shin.

– C’est encore loin ?

– Encore dix minutes de marche, mais les contractions sont trop rapprochées. J’ai besoin de me poser pour me concentrer sur la naissance de…

Une contraction plus violente que les précédentes empêcha Shin de poursuivre sa phrase. Elle se mordit la lèvre inférieure jusqu’au sang.

– Non… Il faut que je trouve le courage de continuer, réussit-elle enfin à articuler. Le bébé doit avoir pour première demeure un lieu préservé par les esprits. La grotte du W’amu est un endroit fort.

Shin abandonna sa tête contre les cuisses nues de son mari.

– Je peux aussi construire un abri ici même. Un abri dans lequel tu pourras invoquer les esprits pour le protéger, proposa-t-il.

Le visage de Shin se rembrunit.

– Non, refusa-t-elle vivement.

– Mais pourquoi tiens-tu absolument à aller dans cette grotte ?

Elle haussa les épaules, l’air gênée.

– Dis-moi, insista son mari.

– De bonnes ondes s’en dégagent.

Dun fronça les sourcils puis sourit tendrement.

– Très bien, accepta-t-il. Va pour cette grotte où tu puises les ressources indispensables à ton art. Je vais te porter et, s’il le faut, je m’arrêterai à chaque contraction.

Il se pencha pour soulever sa femme mais suspendit son mouvement.

– Un instant… Tu m’assures que le W’amu n’y est pas ?

– Je te le promets. Il ne sera de retour qu’au déclin du soleil.

Shin soupira de bien-être en se retrouvant dans les bras puissants de son mari. Elle nicha sa tête au creux de son cou, où elle savoura le musc de sa peau. Elle se laissa bercer par les longues foulées de Dun, ainsi que par sa respiration régulière sur laquelle elle calqua la sienne pour se relaxer. Étrangement, les contractions qui suivirent furent moins douloureuses.

D’une voix apaisée, elle le guida sur le chemin qui menait à la grotte du gardien de la montagne Sacrée, le W’amu. Seules les sorcières du peuple K’awil avaient accès à l’intérieur de cette montagne, même si elles ne s’y rendaient que très rarement. Mais aucune n’avait, comme Shin, un contact direct avec le gardien.

– Voici la grotte aux écailles. Pose-moi ici, dit-elle en désignant de l’index un petit carré d’herbe.

Délicatement, Dun s’exécuta.

Shin inspecta l’endroit. Aucun danger. Juste une douce paix enveloppant le paysage qui s’étendait sous ses yeux. Dun détacha la lanière de cuir qui barrait ses larges épaules et tira une couverture en peau souple et soyeuse, décorée de fils de soie, qu’il déroula en l’étalant sur le sol, au seuil de la grotte.

– Installe-toi, l’invita-t-il.

Shin ne se le fit pas dire deux fois, alors qu’une contraction durcissait son ventre. Elle haleta, s’accroupit, les deux mains bien à plat sur ses genoux.

– Il était temps, fit-elle remarquer alors qu’un liquide chaud inondait ses cuisses pour maculer la couverture.

Dun sortit le poignard de son fourreau. De son pouce, il en apprécia le tranchant, puis le posa près de sa femme.

– Encore combien de temps ? demanda-t-il.

Shin haussa les épaules.

– Peut-être une heure. À peine.

– J’ai le temps de fabriquer un lit de transport.

– Non. Nous dormirons ici cette nuit.

– Mais le W’amu ?

– J’ai découvert plusieurs autres grottes dans le prolongement de celle-ci. Quand le bébé sera né, il nous restera assez de temps pour préparer notre foyer provisoire dans l’une d’elles.

Dun scruta le visage de sa femme.

– Raconte-moi.

Une intense complicité unissait le couple, aussi Shin ne fut pas étonnée par la perspicacité de son mari.

– La caverne la plus éloignée respire étrangement, comme si les esprits se disputaient constamment avec une force inconnue… et…

– Et ? l’encouragea Dun.

Shin esquissa une grimace.

– Les T’surs y sont venus.

Dun serra les dents.

– Je déteste les T’surs. Ce ne sont que des âmes perdues sans aucun respect pour notre Mère Nature ! Ils détruisent tout ce qu’ils touchent sans se soucier des conséquences, massacrent les animaux, dépouillent la Terre et ne vénèrent pas leurs morts !

Comme à bout de souffle, Dun se tut un instant.

– Comment sais-tu qu’ils sont venus dans cette grotte ? ajouta-t-il enfin.

– J’ai trouvé plusieurs objets qui ne nous appartiennent pas. Et aussi…

– C’est inquiétant, l’interrompit Dun, sous le choc de la nouvelle. Il faudra en parler à ta mère. Elle demandera certainement à Ix Chel de jeter un sort pour interdire aux T’surs l’accès à la montagne Sacrée. Si ces Blancs revenaient, la tranquillité de notre peuple serait à jamais compromise. La jungle qui entoure la montagne Sacrée ne serait plus qu’une faible protection.

Shin souffla et ses doigts serrèrent ceux de Dun. La contraction passée, elle fixa son mari.

– Calme-toi. J’ai autre chose à partager avec toi.

Shin lui tendit un carré souple et plat représentant l’image d’un couple.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un objet magique sans aucun doute. Regarde, la femme est une T’sur.

– L’homme à ses côtés ressemble à un K’awil ! s’exclama son époux.

– C’est Voltàn, mon père…

Les yeux écarquillés, Dun détailla le visage de Shin, à la recherche du moindre signe de moquerie.

– Tu es sérieuse ?

– Je le reconnaîtrais entre tous.

– Mais il est parti lorsque tu étais bébé !

– Non, j’avais quatre ans. Neï, elle, avait à peine quelques mois…

Dun se raidit soudain.

– Que se passe-t-il ? s’inquiéta Shin.

– Je sens une présence, chuchota-t-il en scrutant les alentours.

– Sans autorisation, aucune personne de notre peuple n’empiéterait ni sur mon domaine ni sur notre intimité. C’est contre nos coutumes.

Elle eut à peine fini sa phrase qu’elle entendit un hurlement sinistre.

Dun s’écroula sur le sol.

– DUN ! s’égosilla Shin.

Mais avant qu’elle réalise d’où provenait le danger, elle bascula brutalement en arrière. Elle eut juste le temps de discerner une forme sombre à l’haleine nauséabonde qui se penchait sur elle, puis une violente douleur lui vrilla la gorge.

Tout devint noir.

Tapi derrière un buisson, Tep avait tout vu mais n’avait pas bougé d’un pouce pour sauver le couple. Il aurait pu. Au moins essayer, même si tout s’était passé trop vite.

Il avait assisté à la scène comme fasciné, incapable d’esquisser le moindre mouvement.

Oui, de sa cachette, il avait vu le K’tioni, ce fauve difforme aux dents de sabre, s’approcher.

Oui, il aurait pu crier pour prévenir Dun.

Ou encore, se jeter sur le monstre, poignard à la main.

Ou prendre son arc et encocher une flèche.

Mais il n’avait rien fait de tout cela. Non.

Maintenant, il hésitait sur la conduite à tenir : sauver le bébé encore dans le ventre refroidissant de sa mère ou l’abandonner à la sauvagerie du monstre et sauver sa propre peau.

Le K’tioni, ce fauve agressif et redoutable qui avait tranché la gorge du jeune couple, n’avait apparemment pas détecté la présence de Tep. Il se faufilait entre deux rochers, s’éloignant des deux corps qui reposaient maintenant pour l’éternité.

Tep se secoua. Que Dun et Shin soient morts était une chose, mais il y avait un fond de culpabilité chez lui qui lui dictait de protéger l’enfant à naître.

Un fond de culpabilité… ou plutôt l’intérêt de prouver sa bonne foi auprès du peuple K’awil ?

Mais qu’avait-il à se reprocher ? À part le fait de se trouver dans un endroit sacré où, lui, simple agriculteur, qui plus est un homme, n’avait pas le droit de se rendre…

Quoi qu’il en soit, il devait agir vite car un K’tioni n’abandonnait jamais sa nourriture. Il allait revenir. Tep sortit de sa cachette et s’approcha, sur le qui-vive, des cadavres, le poignard à la main. Il contempla le tableau mortuaire quelques secondes, puis, du bout du pied, tâta le ventre tendu de Shin. Il était très dur. À l’intérieur, le bébé bougea. Tep se pencha et d’un geste précis entailla la chair pour libérer le nouveau-né qu’il attrapa par le pied. Il trancha le cordon ombilical et posa sans ménagement le bébé sur le cadavre de sa mère.

Tep ne se soucia pas tout de suite de l’enfant, son attention attirée par le carré souple qui se trouvait toujours entre les doigts de Shin. Il se baissa pour détailler cette chose colorée qui l’intriguait. Il n’avait pas entendu la conversation entre Shin et Dun, mais il se doutait de son importance. Il s’en saisit brusquement et le glissa dans sa tunique.

Au même instant, le nouveau-né émit un couinement qui se transforma en pleurs.

Tep s’intéressa enfin au bébé gesticulant et son expression renfrognée changea du tout au tout lorsqu’il aperçut son sexe.

– Une fille ! s’exclama-t-il au comble de l’excitation.

Excitation de courte durée car les pleurs du nouveau-né furent atténués par des hurlements provenant de la forêt.

Des hurlements sinistres.

De ceux qui vous glacent les sangs et vous hérissent les poils.

– Vas-tu te taire, maudite ! grinça-t-il à l’attention du bébé.

Soudain, une pierre lui tomba sur le crâne, accompagnée par un grondement rauque.

Tep leva les yeux.

Installé sur la corniche au-dessus de la grotte du W’amu, le K’tioni le toisait. Un autre, plus petit, arrivait sur sa droite. Une femelle, sans nul doute.

Leurs dents luisaient de bave.

Tep pointa son poignard en avant.

– Vous avez suffisamment de nourriture avec ces deux cadavres ! menaça-t-il. Je ne vous laisserai pas ce bébé en guise de dessert !

Prudemment, il esquissa quelques pas sur sa droite pour s’éloigner du nouveau-né, puis se campa fermement sur ses jambes. Le premier K’tioni, le mâle donc, grogna, se ramassa sur lui-même et, d’un formidable bond, se retrouva aux pieds de Tep. Sans attendre, ce dernier frappa de toutes ses forces. Un coup terrible sur la nuque du fauve, qui, surpris, vacilla.

Alors que le mâle recouvrait ses esprits et que la fureur étincelait dans ses yeux jaunes, Tep attaqua une seconde fois et plongea son poignard dans la gorge du K’tioni qui s’effondra en soufflant son haleine fétide dans l’air pur de la montagne Sacrée.

La femelle rugit et sauta près du cadavre de Shin sur lequel le nouveau-né vagissait toujours en gesticulant.

Doués d’une certaine intelligence, ces fauves percevaient d’instinct ce qui était précieux pour leurs adversaires.

Malheureusement, Tep était trop loin pour intervenir et, s’il tentait une quelconque approche, la femelle égorgerait le bébé d’un seul coup de ses longues griffes.

Tep délogea lentement son deuxième poignard de son fourreau et, d’un geste précis, le lança sur la K’tioni. La lame se ficha dans la hanche du fauve qui se penchait déjà au-dessus du nouveau-né.

La femelle se raidit. Le sang coulait abondamment de la blessure profonde. Elle jaugea son adversaire, puis la petite forme gesticulante qui s’égosillait à pleins poumons sur le cadavre de sa mère.

Tep dégainait déjà sa dernière lame. Il leva de nouveau le bras mais, au lieu de lancer son arme, il se mit soudainement à hurler.

Un long hurlement guttural, féroce et impressionnant.

La femelle K’tioni fit un pas en arrière et rugit à son tour, plus sous la douleur de la blessure provoquée par son mouvement que pour effrayer son adversaire.

Tep avança précautionneusement tandis que le fauve tentait d’ôter la lame incrustée dans sa chair meurtrie avec des coups de patte désespérés, tout en tournant sur lui-même. Arrivé près du bébé, il se baissa sans perdre la femelle K’tioni des yeux, prit délicatement le petit corps fragile et se redressa.

Le fauve, voyant sa proie lui échapper, donna un dernier coup de patte sur le poignard fiché dans son corps, qui se brisa net, grogna puis décampa en boitant.

Hors de danger, Tep esquissa un sourire victorieux. Ses yeux trahissaient une fierté sans nom. Il analysa la situation d’un rapide coup d’œil. Le K’tioni mort devait être éloigné d’ici, sinon il attirerait les charognes qui s’occuperaient ensuite des cadavres humains. Bien que Tep ne portât pas Dun et Shin dans son cœur, le couple avait tout de même droit à une cérémonie d’adieu décente pour lui permettre de voyager en toute sérénité dans le monde antérieur. Le monde de Xibalba.

Tep reposa le nouveau-né sur le corps sans vie de sa mère, puis il traîna le K’tioni déjà raide le long du chemin qui descendait la montagne. Là, un précipice déboulait sur une végétation dense et sombre. Il fit basculer le fauve qui dévala la pente dans un nuage de poussière.

Il construisit rapidement un travois grâce auquel il descendrait les cadavres de Shin et de Dun jusqu’au carrefour des Trois Esprits. car il n’avait pas le droit de se trouver si près de la grotte du Gardien de la montagne Sacrée, aussi allait-il devoir mentir.

Il fit deux voyages pour descendre les corps.

Enfin, satisfait, Tep se frotta les mains, puis les passa sur son front moite. Il pouvait rentrer à la montagne du Soleil, retrouver son clan.

***

Ix Chel jeta une bûche dans le feu qui crépita, puis elle s’accroupit et se balança d’avant en arrière, le regard perdu dans les flammes renaissantes.

– Que cherches-tu à me dire ? marmonna à l’adresse de la flambée la vieille sorcière du clan des armuriers du peuple K’awil.

Elle cracha et se redressa en grimaçant de douleur. Ses articulations rouillées lui rappelaient son âge avancé. Dans une tasse en terre, elle versa un peu d’eau fraîche. Elle en but une gorgée avant d’y ajouter une pincée d’un mélange de diverses plantes séchées et pilées qu’elle touilla avec son index. De nouveau près du feu, elle posa la tasse sur une pierre chaude puis s’installa en rassemblant ses fourrures les plus épaisses autour d’elle. Elle logea sa pipe entre ses lèvres et l’alluma en tétant énergiquement. Une fumée bleue roula jusqu’au plafond et s’étala en un épais nuage. La vieille sorcière avait fermé la trappe d’évacuation pour être entourée de cette brume odorante. Elle attendit quelques minutes puis la rouvrit juste ce qu’il fallait pour qu’un peu d’air frais s’infiltre à l’intérieur de sa caverne.

Elle attrapa sa tasse tiède et avala son contenu d’un coup. Le breuvage nappa ses muqueuses d’une douceur sucrée avant de glisser dans son estomac. Il se propagea rapidement dans son sang, lui procurant un vertige. Les effets n’allaient pas tarder. Son corps se refroidirait vite, aussi elle s’enveloppa de ses peaux soyeuses malgré la chaleur ambiante.

Les flammes baissaient en intensité. Bientôt ne resteraient que des braises rougeoyantes qui onduleraient de chaleur et hésiteraient à s’éteindre totalement. Pour le moment, le feu se brouillait, laissant parfois apparaître d’étranges visages peints en blanc.

Ix Chel tira une dernière bouffée de sa pipe, souffla la fumée sur ces visions encore éphémères et incertaines, et la posa sur une pierre plate. Elle se laissa envahir par l’effet du tabac mélangé aux herbes à visions. Ses doigts serrèrent la première fourrure contre son torse.

Les flammes crépitèrent.

La vieille sorcière ferma les yeux, la respiration lente, mais mesurée. Son esprit se détacha de son corps et s’évada par l’aération entrouverte. Il vola un instant au hasard et se retrouva soudain au cœur de la montagne Sacrée.

Un lieu sombre et silencieux.

Aucune vie humaine.

Elle ne capta que les esprits des Anciens, qui avaient façonné la montagne Sacrée, et celui de son gardien, le W’amu, apparu mystérieusement un peu plus de trente ans auparavant.

Une étrange lueur se mit à briller dans le noir. Une lueur rouge qui palpitait tel un cœur à l’air libre. Le cœur grossit jusqu’à atteindre la taille d’un adulte puis se multiplia.

Ix Chel frissonna.

Ces lueurs rouges symbolisaient des étrangers.

Puis une autre lueur apparut.

Blanche.

Vibrante.

Un K’awil !

La vieille sorcière se figea.

Voltàn ! Cette lueur blanche appartenait bien à Voltàn.

Ix Chel en fut déroutée. Des étrangers et Voltàn se trouvaient au cœur de la montagne Sacrée ? Elle n’y comprenait rien.

La sorcière secoua la tête, déboussolée.

La lueur blanche s’intensifia puis disparut.

Tout était de nouveau sombre.

L’esprit de Ix Chel réintégra son corps.

Elle ouvrit les yeux, regardant sans les voir les braises qui chuchotaient en mourant, les pensées tournées vers sa vision.

Elle se recroquevilla dans ses fourrures, tel un fœtus dans le ventre de sa mère. Quand elle ne comprenait pas immédiatement ce qu’elle voyait, elle se trouvait soudain bien plus vieille. Pourquoi Voltàn reviendrait-il ? Il était parti, il y avait plus de seize ans, à la mort de son épouse, Yon, pour le monde des T’surs, laissant Shin et Neï derrière lui à la charge de Luv’ku, leur grand-mère maternelle. Et qui étaient ces étrangers avec lui ? Des T’surs ?

Ix Chel grimaça. Non, décidément, cette fois elle avait du mal à interpréter sa vision. Mais une chose était certaine. Cela ne présageait rien de bon. Des événements allaient perturber la tribu. Très prochainement.

La vieille sorcière sentit ses paupières se fermer. Elle résista au sommeil qui l’arrachait à sa conscience. Elle voulait comprendre.

Alors elle résista…

Résista…

Résista encore…

Et sombra.

Chapitre 1

De loin, la montagne du Soleil où avait élu domicile le peuple K’awil ne trahissait aucun indice de vie. Une montagne ordinaire composée de terrasses et de cavernes, dont les parois striées offraient des teintes variées, du mauve au rose ou de l’ocre orangé à l’ocre brun. Mais une fois sur le seuil des premières grottes, on découvrait dans les profondeurs un lieu féerique tout en labyrinthes et en lumière. Le cœur de la montagne du Soleil était baigné d’une luminosité constante grâce aux patchworks d’obsidienne qui tapissaient les parois à certains endroits stratégiques. Ces miroirs minéraux reflétaient à la fois les rayons du soleil qui se faufilaient par des failles et les nombreux foyers entretenus sans relâche pour chasser l’humidité permanente.

Un des sept clans constituant le peuple K’awil, le clan des agriculteurs, se secouait des derniers voiles de sommeil. Le soleil effleurait à peine l’est que déjà des hommes, des femmes et même des enfants, supervisés par leur chef, Lik, s’activaient pour les ultimes préparatifs en vue de leur déménagement au camp d’été. Des pots s’entassaient, parfois en équilibre, ainsi que des vêtements, de la nourriture, des jarres d’eau. Tout ce dont chacun avait besoin pour le voyage et les six longs mois à venir loin de la montagne du Soleil.

L’effervescence enflait petit à petit et un bruit sourd, tel un bourdonnement, se répercutait sur les parois jusqu’à atteindre le foyer du clan de Luv’ku, le clan des armuriers, perturbant le sommeil de Neï.

La jeune fille grogna de mécontentement. Elle se tourna vers la roche et remonta la fourrure jusque sur son front.

– Tttttt, debout, paresseuse !

La couverture vola.

– Grand-mère ! Rends-moi ma couverture ! s’indigna Neï.

– Aurais-tu oublié qu’il te reste beaucoup de choses à préparer pour ton départ avec le clan de Lik ?

– Laisse-moi dormir encore un peu, supplia Neï. Je ne suis rentrée qu’hier soir et, pour la première fois depuis des jours, je peux enfin me reposer.

Elle se frotta les paupières encore alourdies de sommeil et ajouta en ronchonnant :

– J’ai passé quatre lunes à étudier l’écriture dans le clan d’Aru et deux autres à manier les armes dans le clan de Nyo.

– N’essaie pas de m’amadouer, jeune fille, gronda la voix rocailleuse. Shin n’est pas là et je dois veiller à ce que ton départ se déroule comme prévu.

À l’évocation de sa sœur, Neï se réveilla tout à fait et s’agenouilla sur sa couche.

– Tu crois que le bébé est arrivé ?

Luv’ku sourit, mais ne répondit pas.

– File te laver et reviens vite que je te coiffe.

Neï enfila sa tunique aussi brune que son épiderme et partit en maugréant. Elle traversa le clan de Daj, le clan des tanneurs, où elle inspira profondément l’odeur particulière des peaux, puis le clan de Yun, celui des souffleurs de verre, où une chaleur étouffante lui rougit le front, mais elle resta un moment à s’émerveiller devant les femmes qui façonnaient le verre avec une incroyable dextérité. La jeune fille les quitta à contrecœur. Une fois à l’extérieur, elle cligna des yeux sous la lumière vive et respira, en souriant, l’air déjà tiède du printemps. Elle contourna le groupe des élèves du clan de Bij, le clan des tailleurs d’obsidienne, qui écoutaient attentivement l’explication sur le processus de la taille de ce minéral d’un noir profond. À l’entrée de la montagne vivait le clan de Nyo, le clan des chasseurs et des guerriers, tandis qu’au plus profond des cavernes se tenait celui d’Aru, le clan des scribes.

Les sept clans qui composaient le peuple K’awil possédaient chacun une spécialité, mais chaque membre devait être polyvalent, tout particulièrement les hommes qui évoluaient dans cette société matrilinéaire[1]. Dès qu’ils s’unissaient, ils intégraient le clan de leur épouse et devaient donc s’adapter à n’importe quel foyer.

Neï trotta sur la corniche qui séparait les maisons troglodytes du vide, puis descendit jusqu’à la petite cascade qui dévalait vers un arbre tordu dont les racines baignaient dans une piscine naturelle. Là, elle s’aspergea le visage, se frotta la nuque, les bras et les pieds – sa peau très mate luisait sous le soleil déjà puissant –, puis lissa ses cheveux vers l’arrière. Elle n’avait qu’une hâte : achever la dernière étape de l’Argynnis, le rite du papillon, qui lui permettrait d’entrer dans le monde des adultes, et ne plus avoir à enrouler sa chevelure sur sa tête en une savante coiffure. Cet ultime rite s’appelait l’imago.

Enfin propre, Neï se redressa. Elle fixa un instant le paysage. Des montagnes arides à perte de vue. Mais derrière la montagne du Soleil, à l’est, au bout de quelques heures de marche, après avoir contourné une partie de la montagne Sacrée, se cachait une étendue verdoyante bordée par un fleuve-serpent et protégée par la muraille de la forêt : le camp d’été où s’installerait le clan de Lik, clan des agriculteurs, pour six mois, afin d’y cultiver les céréales nécessaires pour l’hiver.

La jeune fille respira un grand coup et rebroussa chemin.

– Neï ! Presse-toi un peu ! héla sa grand-mère.

Neï courut la rejoindre et s’assit à même le sol. Luv’ku démêla la longue chevelure aussi noire que le charbon.

– J’aurais bien aimé voir ma sœur avant de partir.

– Ta sœur ou le bébé ?

– Les deux… Mais oui, surtout le bébé, avoua Neï. Quand je le verrai, il aura déjà près de six mois.

– Non, Shin te rejoindra dans trois mois, quand son bébé sera en mesure de voyager.

Neï haussa les épaules.

– Quelque chose d’autre te tracasse et tu n’oses pas me le dire, fit remarquer Luv’ku.

La jeune fille hésita un instant et se lança :

– Je trouve stupide d’apprendre l’agriculture !

– Nous y sommes donc, gloussa sa grand-mère. Tu sais très bien que tu n’y vas pas que pour ça, voyons. Ix Chel doit remplacer la sorcière du clan de Lik au camp d’été. La pauvre, après sa chute, ne peut pas accomplir un tel voyage. Et comme ton imago approche, seule la sorcière de ton clan peut être à tes côtés pour t’aider à franchir cette dernière étape, qui fera de toi une femme.

– Au moins, Jynx sera là lui aussi pour la cérémonie d’acceptation ! dit Neï, alors que les battements de son cœur s’accéléraient soudain.

Elle ressentait pour le jeune homme, adopté par Luv’ku à la mort de ses parents, une profonde tendresse. Elle le considérait comme son frère et une intense complicité les unissait. Absent depuis plusieurs semaines pour accomplir son imago, Jynx lui manquait terriblement.

Neï secoua la tête pour chasser ces pensées. Les coquillages tintèrent et s’entrechoquèrent contre les os et les bois qui ornaient sa coiffure. Quelques plumes lui chatouillèrent les joues.

– Je commence par quoi ? demanda-t-elle en se levant.

– Par le petit déjeuner. On ne travaille pas le ventre vide.

La jeune fille regarda tendrement sa grand-mère, toujours soucieuse du bien-être de ceux qui l’entouraient. Elle fila vers le renfoncement de la caverne où elle trouva une poignée de pignons de pin et une autre de baies séchées qu’elle enfourna dans ses poches. Elle prit aussi une galette de maïs qu’elle dévora.

– Che chuis prête, dit-elle, la bouche pleine.

– Alors rassemble tes affaires et va aider le clan de Lik. Ensuite, viens m’embrasser. Oust !

Neï s’activa auprès de ceux avec qui elle allait apprendre l’agriculture. Dah, fille de Lik, une jeune femme à peine plus âgée qu’elle, la guida avec beaucoup de patience. Le temps passa très vite et lorsque, en milieu de matinée, Lik donna le signal du départ, plus rien ne traînait dans les grottes du clan.

Une femme, un bébé accroché à son sein, se présenta devant la chef, l’air soucieux.

– Tep n’est pas rentré de sa chasse d’hier… annonça-t-elle.

Lik afficha un visage agacé.

– Eam, nous ne pouvons retarder notre marche. Ton époux nous rejoindra. Il faudra lui rappeler qu’il est agriculteur et non chasseur !

La jeune femme voulut protester mais se tut finalement devant l’air sévère de la chef.

Neï observa Eam du coin de l’œil. Sa soumission l’exaspérait, aussi elle détourna son attention. Elle alla embrasser Luv’ku, mit son sac de peau en bandoulière, cala ses outils sous le bras et suivit les hommes et les femmes qui transportaient une montagne d’ustensiles sur leur dos, tandis que les enfants se partageaient l’eau et la nourriture.

Il fallut tout d’abord traverser l’intérieur de la montagne du Soleil, dont les grottes inhabitées, aux roches rondes et harmonieuses, dénuées d’obsidienne, étaient striées par l’érosion. S’infiltrant par des crevasses, la lumière du soleil y créait des camaïeux d’ocre rouge, tels des drapages suspendus. Après une heure de marche souterraine, ils débouchèrent sur le versant nord-est de la montagne. Le plus dur restait à faire. Escalader, descendre des chemins abrupts, contourner par le sud la montagne Sacrée, traverser une partie de la forêt et enfin arriver au bord du fleuve-serpent.

Ce trajet pénible était une vraie promenade pour Neï. Agile, elle sautait et courait malgré son fardeau. Heureuse de se dépenser enfin, elle en profitait aussi pour s’isoler. D’autant que c’était son dernier voyage en tant qu’enfant. Quand elle reviendrait, elle serait adulte. Sauf si elle échouait à la dernière étape de l’Argynnis… Neï se mordit l’intérieur des joues. J’ai réussi la première étape, la nymphose, pourquoi raterais-je l’imago ? Je réussirai. Point !

Pour évacuer ses doutes de son esprit, Neï s’arrêta un moment face au paysage grandiose qui l’entourait.

Au sud-est, des plateaux et des pics s’étendaient à perte de vue dans un désert semi-aride.

Derrière elle s’élevait la montagne Sacrée, en forme de casquette géante retournée, cerclée en partie par la dense forêt qui protégeait le peuple K’awil de toute invasion.

À l’est ondulait le fleuve-serpent, baptisé par la tribu le fleuve Émeraude. Ses rives s’ornaient de verdure tendre, et il s’étalait devant ce monde désertique telle une oasis. Les champs encore en jachère qui le bordaient égayaient les pieds des hauts plateaux arides.

Un petit paradis qui procurait au clan baies, gibier et récoltes de céréales indispensables à l’hiver rigoureux passé dans les habitations troglodytes.

Après six heures de marche, le clan de Lik était arrivé sur les rives du fleuve Émeraude. Des cabanes les jalonnaient, faites de pierres, d’argile et de branchages, et pourvues de larges terrasses sur lesquelles le clan se réunissait pour travailler ou discuter. Le camp d’été était délimité par de nombreuses fleurs-soleil, plantées régulièrement en un arc de cercle parfait, dont les tiges étaient hautes comme un enfant de dix ans. À la tombée de la nuit, elles restituaient la lumière du soleil emmagasinée dans la journée. Le savoir combiné du clan des souffleurs de verre pour le cœur de la fleur et de celui des tailleurs d’obsidienne pour les pétales avait créé cette ingénieuse invention qui fascinait Neï depuis toute petite.

Avisant l’atelier de sa sœur Shin, où celle-ci confectionnait ses lames et ses pointes de flèche, la jeune fille s’y précipita. Elle y dormirait tout le temps de son apprentissage. Avant que la nuit ne s’installe, elle s’occupa de nettoyer les lieux, puis rangea les affaires qu’elle avait emportées.

Neï finissait de disposer les couvertures de peau sur la natte lorsque Luv’ku pénétra dans la hutte.

– Grand-mère ! s’exclama la jeune fille. Que fais-tu ici ?

Voyant le visage blême de la vieille femme et les plis autour de sa bouche plus profonds que d’habitude, Neï se raidit. Luv’ku s’approcha en titubant, puis tendit les bras en les ouvrant largement.

– Tep est arrivé peu de temps après votre départ, dit-elle alors d’une voix chevrotante. Il nous a annoncé une très mauvaise nouvelle.

Neï resta de marbre, attendant d’autres explications qui ne venaient pas. Sa grand-mère baissa les bras et s’arrêta à deux mètres d’elle.

– C’est le bébé ? interrogea Neï d’une voix tremblante.

Mutique, Luv’ku baissa les yeux. Deux larmes s’écrasèrent sur sa tunique blanche. Elle fit subitement demi-tour pour sortir de l’atelier, puis revint avec un paquet gesticulant qu’elle déposa dans les bras de la jeune fille.

– Voilà ta petite nièce, Sih.

Neï fronça les sourcils. Luv’ku ne lui laissa pas le temps de poser une question :

– Ta sœur et Dun sont morts. Tep a découvert leurs corps au carrefour des Trois Esprits.

Neï tenta d’avaler sa salive, mais son larynx semblait avoir gonflé d’un coup et elle s’étrangla. Les couleurs s’évaporaient de son visage. Le bébé se mit à pleurer, la ramenant à la réalité. Des rides de tristesse strièrent son front. Luv’ku lui tendit la main. Elle s’y accrocha, tel un naufragé à sa bouée.

– Comment sont-ils morts ?

– Un K’tioni.

– Où sont-ils ?

– Tep les a traînés dans une grotte pour ne pas qu’un autre fauve les dévore, mais il ne pouvait pas les ramener tout seul. Un groupe est parti les chercher pour la cérémonie d’adieu.

Neï posa les yeux sur sa petite nièce qui pleurait toujours, le visage rouge.

– Qui va la nourrir ?

– Je ne sais pas encore. Elle doit rester près de toi ; dans le clan de Lik, plusieurs femmes ayant des bébés pourront lui donner le sein.

– Ce qui veut dire que Sih sera adoptée…

Luv’ku soupira.

– Jusqu’à son sevrage, oui. Ensuite, tu pourras t’en occuper. Je suis désolée, ma chérie. Nous n’avons pas le choix, c’est la coutume de notre peuple, ajouta-t-elle en voyant le visage chagriné de sa petite-fille.

Elle se tut un instant, puis reprit :

– Le foyer de ta sœur te revient.

La jeune fille regarda la vieille femme, ses yeux se voilant d’un flot de larmes qu’elle essuya rageusement. Sans ménagement, elle rendit le bébé à sa grand-mère et attrapa son arc avec la ferme intention de quitter le camp et de s’isoler quelques heures.

– Non, Neï… Tu ne peux pas partir maintenant, la retint Luv’ku. La cérémonie d’adieu doit se faire cette nuit. Ensuite, il faudra que je retourne à la montagne du Soleil.

Neï serra si fortement les mâchoires que ses dents grincèrent. Elle avait tant besoin d’être seule pour supporter son chagrin.

A suivre… ICI


[1] La famille matrilinéaire est un système de filiation dans lequel chacun relève du lignage de sa mère. Cela signifie que la transmission, par héritage, de la propriété, des noms de famille et titres passe par le lignage féminin.

Une autrice fière

Oui, je suis fière de vous annoncer que j’ai réussi à mettre le point final sur une histoire vieille de 20 ans, une histoire avec nombre de versions inachevées, une histoire qui me tenait à cœur depuis tant d’années et pour laquelle le déclic se refusait.

Aujourd’hui, il s’envole vers le Centre National du Livre et quelques éditeurs.

Un peu de repos s’impose avant que je reprenne un autre manuscrit inachevé, débuté au printemps.

L’automne étant proche, je vous le souhaite chaleureux et ensoleillé !